One man show réussi

One man show réussi

Peut-on faire de l’humour intelligent dans notre pays ? On vous entend, d’ici, rire… jaune. Et pas vraiment à tort. En dehors des stéréotypes «aâroubi/ m’dini», et autres blagues de mauvais goût, il n’y a, paraît-il, rien. Erreur. Ce n’est pas Hafed Badri, ni ces centaines de spectateurs qui ont assisté à son one-man-show «Cheïkh Bary», et moins encore ces membres de la Commission nationale d’aide au théâtre venus le superviser, qui nous contrediront. Si, en ce mémorable lundi soir dernier au Théâtre national Mohammed V (Rabat), une poignée de spectateurs, pour des raisons que l’on va élucider par la suite, n’ont pu rester jusqu’à la fin du spectacle, la majorité sont allés jusqu’au bout. Badri a su les tenir en haleine pendant deux heures, sans leur donner la moindre occasion de cabrer, sinon par quelques saynètes que quelques oreilles pudiques auront jugées un peu «trop osées».
Mais c’était par manque de prudence. En effet, Badri a entamé son spectacle par un avertissement : « Accord parental souhaitable», inscription affichée d’entrée de jeu en gros caractères sur un écran installé en arrière-plan. Le décor, puisqu’on y est, était meublé, outre, cet écran, d’un seul élément : une chaise. Une scénographie somme toute dépouillée, mais fonctionnelle portant la signature d’un ancien «isadacien» (lauréat de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle), Abdelmajid Al Haouass. L’écran, au-delà de sa fonction de miroir pour refléter l’autre visage de «Cheïkh Badri», incarne le monde virtuel dans lequel vit le personnage. A première vue, un «Cheïkh Bary», en posture fœtale, se débat dans le ventre de sa mère. Il aurait préféré rester à l’état embryonnaire, tant le monde extérieur lui paraissait agressif. Mais la Nature finira par avoir le dernier mot, «Cheïkh Bary» voit alors le jour. Jour qui marque le début de démêlés avec un monde où il fait figure de marginal, d’épave, pour ne pas dire de rebut de la société.
Le scénariste, qui n’est autre que Badri, lui fait tenir des propos d’une trivialité désarmante. «Satoura»
(poignard), «tspoupa» (moquer), «garçon» (serveur de café qui devient sous-vêtement !), «commissariat» (poste de police qui se transforme en femme bien en chair !), «armes bleues» (billets de banque servant de pots-de-vin au flic corrompu)… Ce sont là autant d’expressions qui en disent long sur l’origine du personnage, mais qui renvoie à la société dans laquelle il vit une image terne, histoire de lui donner mauvaise conscience.
Badri, qui à l’évidence était très à l’aise dans son rôle de citoyen de seconde zone, n’en a pas moins brillé dans d’autres registres. En maître des rôles de composition, il incarnait tour à tour l’ « homosexuel », le «nervi» du coin de rue, le «dévot» prêchant la bonne parole, l’ «inculpé» qui manque de respect au juge, le «juge» qui se retrouve, mine de rien, au banc des accusés… Une large palette de personnages-types incarnés par un seul comédien, dont les profils en disent long sur une société malade de ses monstres.
Sur le registre de la musique, l’utilisation du « rap » sert à fond l’a-priori scénique du spectacle. Porte-voix des préoccupations de la jeunesse, le « rap » se veut expression de sa révolte.
Un contenu hautement significatif, traité sur le mode de l’humour. Moralité : la pilule passe mieux à travers le rire. Badri s’en est acquitté à bon compte. Il a été récompensé, à la fin du spectacle, par une longue standing-ovation.

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