Passages succulents

«Il trouva le lit vide. Il le devint aussitôt.» C’est cette phrase de Barbey d’Aurevilly qui lui a bondi à la conscience avant qu’il ne s’évanouisse. Il est tombé sur le carrelage et il ne sait pas combien de temps il y est resté. Cela n’a pas d’importance. On a pris le bébé. On a volé le bébé (…). Il a vu tout de suite que le lit était vide. Déjà, quand il a trouvé la porte du jardin ouverte, il a eu comme un pressentiment néfaste. Qui a ouvert la porte et ne l’a pas refermée ? (…) Il s’est relevé, ne sentant pas le froid du carrelage ni la douleur de sa chute. Il est allé à la fenêtre : Ifedouaq n’est pas dans le jardin, ni son vélo. Est-il sorti avec le bébé ? Non. Il y a ce terrible mot sur le petit lit aux acrobates : MERCI. Ce seul mot sans signature, écrit en bâtonnets, lui a sauté aux yeux tout de suite comme un tigre embusqué.
En bas, les cabanes sont fermées : Imzré et sa petite famille ne reviendront du marché que le soir ; il n’y a que leur chien qui dort au bout de sa longe de corde. Il chancelle. Le vertige le reprend et sa vue se brouille. Au secours ! Ifedouaq ! Il ne peut pas crier. Son coeur le lâche et s’emballe dans une course tonitruante. Tout bourdonne et le monde bascule. MERCI. C’est écrit gros et grand, net et espacé, au feutre noir, sur une feuille de papier arrachée à son cahier de croquis posé sur la table à dessin (…) Serguei pleure d’un seul coup, des larmes silencieuses. « Mon bébé. » Il prend, hébété, un petit pyjama avec boutons à pressions – un cadeau de Madame Jeanne – qu’ils ont négligé d’emporter. Il y enfouit ses yeux mouillés et sa bouche ouverte comme s’il manquait d’air. Sainte Jeanne, Saint Thalmar, aidez-moi, aidez-le, aidez-nous ! Ifedouaq, au secours ! Yéssous, ô Yéssous ! mon enfant, mon petit, mon tout petit, mon guégué chéri, ne lui faites pas de mal, il est fatigué, il a de la fièvre, on lui a fait un vaccin et la fièvre peut monter à quarante, c’est Madame Azzou qui l’a dit, il a besoin de moi, il est fragile, très fragile, il dormait, vous l’avez pris, rendez-le moi, ce n’est pas possible, c’est une blague d’Ifedouaq, mais ce n’est pas son écriture, où est Ifedouaq ? (…) »

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