Peinture de la cruauté

Travailler à quatre mains sur un même tableau, c’est à cela que se sont attachés l’écrivain-peintre marocain Mahi Binebine et le peintre espagnol Miguel Galanda. Cette démarche rappelle moins une composition pour piano à quatre mains qu’une partition concertante.
Concerto, parce que le faire de chaque peintre est distinct, et que si leur union enrichit le résultat final, il n’en demeure pas moins que l’espace peint par chaque artiste est reconnaissable, divisible. Le moteur de ce travail en commun est l’amitié qui lie les deux hommes. Il est ici oiseux d’alléguer une quelconque fusion entre deux rives de la Méditerranée ou un dialogue entre deux cultures. Autrement, chaque fois qu’il y aura rencontre entre un artiste du Sud et un autre du Nord, on y verra une symbiose entre leurs cultures respectives. C’est facile, rarement vrai et ça réduit un travail dont la nature est avant tout esthétique à des considérations de bon voisinage. Une chose est le travail fondé sur des parentés esthétiques et autre chose est le discours sur la fraternité des peuples. Si l’on tient absolument à reconnaître une fusion entre la culture de Binebine et celle de Galanda, elle se lit dans leurs signatures respectives. Le Marocain signe en arabe, l’Espagnol en caractères latins.
L’amitié est donc la seule règle qui a commandé aux deux artistes de joindre leurs signatures dans un même tableau. Cette démarche est assez inédite dans l’histoire de l’art. Certes, au Moyen-Age et pendant la Renaissance, de grands maîtres laissaient le soin à leurs élèves de peindre des détails, voire réaliser le gros du travail. Mais le résultat est toujours attribué à un seul homme. Certes, Gauguin et Van Gogh ont travaillé dans un même atelier, mais leurs oeuvres ne se confondaient jamais. Certes, Braque et Picasso ne signaient pas leurs premiers tableaux cubistes peints également dans un même atelier, et il est encore difficile de savoir qui de l’un ou de l’autre est l’auteur des oeuvres remontant à cette époque. Mais toutes ces démarches présentent des caractéristiques qui les différencient du travail en commun de Mahi Binebine et de Miguel Galanda. Il faut attendre les années cinquante et soixante pour découvrir des tableaux collectifs peints par les artistes du groupe Cobra. Là encore, il ne s’agit pas de deux hommes, mais d’un groupe de peintres. Il existe aujourd’hui deux artistes anglais, Gilbert and George, qui signent conjointement leurs oeuvres. Mais ces deux peintres ont depuis le début procédé ainsi, de telle sorte qu’on ne retrouve pas de tableaux signés individuellement par Gilbert et inversement. La démarche de Binebine et de Galanda est donc, avec toutes proportions mesurées, singulière. Les oeuvres exposées au siège de la Société générale donnent à voir un travail innovant. Au demeurant, on reconnaît aisément l’apport de chaque peintre dans les tableaux qu’ils ont cosignés.
Galanda est connu pour les corps humains avec des formes amples, se ressentant de l’influence des Baigneuses de Picasso, et Binebine par ses masques. Il existe une base de cruauté dans ces tableaux qui montrent des hommes recroquevillés et des masques lacérés, hachés.
Les deux peintres semblent vouloir décrire un abrégé noir de la condition des hommes. La douleur est omniprésente dans leurs oeuvres sans que ceux qui crient ne puissent infléchir les règles d’une sauvage géométrie.
Cette cruauté empreint même la façon de peindre des deux hom-mes. La ligne de plusieurs figures est creusée par un couteau, comme si le dessin était insuffisamment parlant pour lacérer le corps des personnages peints. Quel étrange plaisir ont dû prendre les artistes à peindre ces tableaux ?

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