Petit budget, grand théâtre

Ils s’appellent Nabila Safi, Rachida Faddoul, Amal Hajjaji, Miloud Baba, Abdelhamid Benkhouya et Driss Hakam. On attendait leur apparition sur scène, ils ont surpris les spectateurs en faisant une entrée fracassante par la salle. Les six personnages sont habillés à la mode d’aujourd’hui et discutent à bâtons rompus en faisant un chahut effroyable. Ils parlent de la faisabilité du jeu théâtral sans texte. Nous sommes d’emblée plongés dans un genre théâtral qui trouve son origine dans la pièce de Luigi Pirandello : « Six personnes en quête d’auteur ».
Les personnages de « Abracadabra » ne cherchent pas un auteur, mais un texte. Ils sont également six, et posent diverses questions sur l’opportunité de jouer des rôles féminins par des personnages masculins et la difficulté qu’il y a à jouer sans texte. Ils parlent un marocain coloré, non purifié, qui ne craint pas les expressions de la rue. De ce point de vue-là, la pièce affiche une grande fraîcheur, parce qu’elle exploite une langue qui ne déphase aucunement le spectateur de son quotidien.
Les six personnages débattent ainsi de questions relatives à leur représentation jusqu’au moment où la lumière s’éteint. Lorsqu’elle revient, on découvre les mêmes avec des costumes bariolés. Le premier tableau représente un souk où les six personnages exercent différents petits commerces dans un tumulte d’acclamations, d’interpellations, de réclames et de trépignements. Ces personnages se laissent embarquer à bord d’une charrette. Cette scène a beau être simulée, son effet est des plus heureux dans la pièce.
La conductrice, armée d’un fouet, entraîne derrière elle les cinq personnages dans un mouvement endiablé. Ils courent en trépignant, opérant un mouvement circulaire dans la scène. C’est un moment de bon théâtre ! Cette charrette percute un âne et bascule. Il résulte de cet accident une blessée qui sera conduite à un hôpital. La malheureuse se préparait à célébrer son mariage. Et c’est un nouveau tableau qui nous fait vivre la cérémonie de mariage avec son cortège de préparatifs : henné, trousseau, confection des costumes et fête. De fil en aiguille, nous sommes entraînés vers d’autres situations où la femme a un rôle essentiel.
La caractéristique d’ensemble des différents tableaux est le rire, la parodie et le chant. Le passage d’une situation à une autre est à chaque fois signalé par un clignotement de la lumière et le cri de guerre de l’ensemble des personnages : abracadabra ! Par ailleurs, le principal reproche qu’on peut faire à cette pièce a trait au message que son auteur et metteur en scène, Yasmina Benabbou, cherche parfois à passer avec trop d’insistance. Ce message est relatif au statut de la femme, capable d’occuper des fonctions habituellement réservées aux hommes. Ce qui est vrai, mais le théâtre n’est pas un lieu de morale, et encore moins de revendications sociales. Ceux qui cherchent à transmettre des messages trop appuyés en font un espace de militantisme social et non pas de jeu. Cela étant, il n’en demeure pas moins que les six personnages ont pu tenir toute la durée de la pièce par la seule force de leur jeu. Il n’y a pratiquement pas de décor dans cette pièce, et les effets de lumière sont absents.
C’est donc dans la nudité la plus totale que les personnages ont évolué. Yamina Banabbou a dû composer avec peu de moyens pour monter cette pièce. Elle a montré qu’un dialogue drôle et des comédiens, assoiffés de jeu, peuvent, dans une large mesure, assurer aux spectateurs du bon théâtre. Le théâtre amateur réserve ainsi quelques surprises dont les professionnels ne sont pas toujours capables.

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