Pour l’amour du jeu

Chaïbia Adraoui a payé de sa personne pour devenir comédienne. Ce qu’elle a enduré pour l’amour du jeu est intenable. On la culpabilisa depuis sa naissance. Elle est née après un mâle que son grand-père a arraché à ses parents. « Ma mère avait seulement le droit de l’allaiter» dit l’intéressée.
La naissance d’une fille ne pouvait combler le vide laissé par l’enlèvement d’un garçon. Chaïbia n’était donc pas la bienvenue, et on ne le lui cacha pas. Un garçon est né après elle. Sa mère se cramponna de toutes ses forces à ce nouveau-né, en le couvrant de toute l’affection dont on l’a privée lors du rapt familial de son premier enfant. Chaïbia en sera doublement punie. D’abord, parce qu’elle a retardé la naissance du mâle tant attendu, et ensuite, parce qu’il n’y a plus aucun espace de tendresse pour elle.
«J’étais là. Je guettais un regard. Je mendiais une tendresse de ma mère. Elle n’avait d’yeux que pour mon frère». Chaïbia ne pouvait tolérer cette indifférence à son égard. Il lui fallait coûte que coûte attirer le regard des autres. Cela a commencé par de petites fugues, ne dépassant guère les 100 mètres. Leur portée avait l’impact d’un SOS lancé par une embarcation en naufrage. Sa famille est restée sourde à son cri de détresse. Lors de ses fugues, Chaïbia découvrit une place où des troubadours et des comédiens se rassemblaient. C’était au quartier Al Baladia à Derb Sultan. Elle est immédiatement subjuguée par le monde des spectacles, gagnée par l’ivresse du jeu. Elle a compris qu’il existe un moyen pour fixer l’attention de tous sur elle : la scène. C’est sa revanche contre l’indifférence de sa famille qui va lui refuser le droit de fréquenter les comédiens.
Comme il y avait une tente de légionnaires où l’on dispensait les premiers soins aux nécessiteux à côté de la place où se rassemblaient les comédiens, Chaïbia a pensé à un subterfuge. « Je me suis brûlée avec une bouilloire le pied. Les légionnaires m’ont fait un pansement gigantesque, parce que j’ai été brûlée au second degré. Je garde d’ailleurs toujours la trace de cette brûlure» dit Chaïbia.
Elle a donc consenti à payer de sa chair pour pouvoir revenir tous les jours près des comédiens. Ce n’était que le moins cher des tributs que va lui réclamer le monde de la scène. Un beau jour, Naïma Lamcherki, une copine de classe, a proposé à Chaïbia de rendre visite à un grand monsieur du théâtre. Il s’agit de Abdelkader Badaoui. Les deux femmes l’ont rencontré dans son atelier à 17 heures, et y sont restées près d’une heure. La famille de Chaïbia lui a fait un très mauvais accueil à son retour. Son père et sa mère l’attendaient au seuil de la porte. Aussitôt entrée, son père s’est jeté sur elle et l’a rouée de coups. Il a envoyé une lourde table contre le dos frêle de sa fille. Trois côtes brisées ! C’était le prix qu’il fallait payer pour que sa famille accepte, la mort dans l’âme, de la laisser faire du théâtre. Elle a ainsi commencé à jouer dans le club de Badaoui. Chaïbia Adraoui réussit par la suite le concours du Centre d’art dramatique, et rejoignit après la troupe du théâtre municipal de Casablanca – dirigée par Tayeb Sédiki. La série télévisée « Lala Ghanou» l’a rendue célèbre. Chaïbia a été de surcroît l’une des premières marocaines à jouer dans le cinéma. Elle a tenu des rôles dans de grands films comme « Le message», «Omar El Mokhtar», «Les mots pour le dire » et «Mona Saber» qui lui a valu récemment le prix de meilleure interprétation féminine au 1er festival international du film de Marrakech. Chaïbia est mère de trois enfants. Maintenant qu’ils ont grandi, elle estime qu’elle peut donner le meilleur d’elle-même.
Il serait dommage que nos réalisateurs laissent en friche cette femme dont le destin se confond avec l’amour du jeu.

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