Premier essai, film de maître

Le film commence par une foule de visages marocains ayant les yeux rivés vers le ciel : silencieux, ils attendent. On a l’impression qu’ils attendent depuis une éternité (un miracle?). L’apparition du croissant qui annonce le début du Ramadan les met soudain en joie. Mois sacré équivalent dans le Coran à mille mois, Ramadan est synonyme de privations, d’absence et de grande vie spirituelle. La foule finit par rentrer au village, un patelin perdu au fin fond de l’Atlas. Le film choisira à ce moment-là quelques personnages pour nous raconter leur histoire, leur destin en ce début des années 80 où les contestations et les manifestations politiques sont nombreuses. Il s’attachera surtout au petit Mehdi, à sa mère et a son grand-père. Le père est parti en France travailler, se faire de l’argent ailleurs, c’est ce qu’on dit à Mehdi pour expliquer son absence. Mais la réalité est autre : le père, instituteur, est en prison pour avoir participé à des manifestations contre le gouvernement. Cette absence marque tout le film : tout ce qui est donné à voir par le réalisateur en découle.
Tout a l’air déréglé dans le village. Tout suinte l’injustice. Mehdi et sa mère ont quitté la ville pour venir dans ce douar vivre avec le grand-père, visiblement veuf. La mère travaille de temps en temps comme bonne chez la femme du caïd du village pour subvenir aux besoins de la famille et surtout pour pouvoir aller rendre visite à son mari emprisonné. C’est une femme encore jeune, parfois méchante avec son fils. Elle semble tout au long du film porter sur ses épaules tous les malheurs du monde. A sa manière, elle essaiera de réparer l’injustice et d’échapper à la folie. Ce personnage est sans doute le plus fort du film. C’est Nezha Rahil qui l’interprète, et elle est tout simplement excellente. Toujours juste, toujours dans la retenue et jamais dans l’excès. Cette actrice a réussi à faire de ce personnage l’un des plus beaux du cinéma marocain.
Mehdi est le meilleur élève de sa classe : il a le droit de s’occuper de la chaise du maître : ce motif narratif donnera lieu à des scènes comiques irrésistibles (mais où le malaise n’est jamais loin) et précipitera à la fin du film le départ de la famille de ce village maudit. La chaise, bien sûr, symbolise encore une fois le pouvoir et ses abus. L’instituteur n’est jamais montré en train d’enseigner. Par contre le réalisateur ne se prive pas pour le ridiculiser. Au milieu du film ce qui passait pour un privilège va se retourner contre Mehdi. Lui aussi il sera puni et humilié.
Mehdi est en quelque sorte le double du réalisateur. «Mille mois» peut se voir comme un film initiatique qui suit Mehdi dans ses aventures, ses rêves et ses découvertes. Une des plus belles séquences du film est justement la découverte de Bruce Lee à travers le mythique «Big Boss». Immédiatement, le célèbre acteur chinois devient le héros de Mehdi : comme tous les gamins de ces années-là il passera des heures à l’imiter. «Mille mois» est d’ailleurs aussi un film sur le cinéma, nourri par d’autres films, par l’univers d’autres réalisateurs, parmi lesquels on peut citer Jilali Ferhati, Federico Fellini, Emir Kusturica et Abbas Kiarostami.
Au reste, Faouzi Bensaïdi ne se contente pas de suivre dans ce film Mehdi et sa famille, il nous donne à voir d’autres personnages. Il y a Malika, la jeune fille du caïd qui ne fait pas le Ramadan et qui porte en elle un grand élan vers la liberté et l’insoumission. Il y a également la belle du village, Saadia, (et ses six sœurs) qui inspire de l’amour fou à plus d’un dans le village. Il y a le nouveau caïd et son demi-frère, deux véritables Laurel et Hardy marocains. Et il y a enfin un homme qui a l’air fou et qui fait tout pour sauver sa moisson de la sécheresse. Chacun de ces personnages mériterait un film à lui seul. Bensaïdi réussit à nous les faire aimer, mais parfois on se perd, tellement les personnages sont nombreux, tellement les fils narratifs sont multiples. Et c’est peut-être là où réside la faiblesse de ce premier et ambitieux long-métrage: il y a trop de choses, trop d’histoires, et pas de fil dramatique fort. Du coup Bensaïdi tombe parfois dans le descriptif. Ce genre d’erreur est assez répandu dans les premières œuvres (soyons indulgents). Ceci dit, Mille mois reste un film où les scènes formidables, voire inoubliables, sont très fréquentes. Un film où la mise en scène a un souffle et des idées qui passent parfaitement. Un film courageux qui ne tombe pas dans l’exotisme, un film qui dénonce et divertit en même temps. Le jury de la section Un Certain Regard, au dernier festival de Cannes, ne s’y est pas trompé en lui attribuant le prix du Premier Regard (il a également reçu le Prix de la Jeunesse).

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *