Quand la guerre rattrape l’art

La guerre s’empare de tout. Douze peintres marocains, parmi les plus connus, se réunissent pour discuter des détails techniques relatifs à une exposition collective à Londres. Un sujet, un seul, domine tous les autres : la guerre en Irak. «Devrait-on ou non maintenir cette exposition? Que ferait-on en cas d’attaque contre l’Irak ?» Au début, les avis sont unanimes : «nous n’exposerons pas à Londres en cas de frappe contre l’Irak». Une noble indignation empourpre les visages. Et puis, l’un des peintres dit : «mais qui se soucie du fait que l’on annule cette exposition? Ne faudrait-il pas mieux y participer pour faire connaître notre opposition à la guerre?».
L’évidence de l’inutilité de cette annulation a tempéré l’enthousiasme de ceux qui ont, d’abord, exprimé, de façon intraitable leur refus d’exposer en Angleterre. «Transformons l’événement en manifeste», a dit alors le peintre Fouad Bellamine. Sa position est partagée par l’artiste Hassan Slaoui qui nous a confié qu’il « faut se servir de cette manifestation pour exprimer notre opposition à la guerre.
L’engagement d’un artiste se fait par l’action et le silence n’a jamais servi une cause». Le problème, c’est que de nombreux facteurs compliquent ce militantisme revendiqué par les exposants. Pour qu’ils fassent entendre leur voix, il faudrait qu’ils soient sur place. Or, ils seront uniquement présents les trois jours qui précèdent le vernissage. Leurs oeuvres resteront quant à elles accrochées plus de trois mois. En plus, les peintres ne peuvent pas prédire la date des frappes. Auront-elles lieu avant ou pendant l’exposition? Ces facteurs font que quelques voix divergentes ont d’emblée fait savoir que la guerre rend incertaine leur participation.
L’artiste Ikram Kabbaj a adopté la position la plus intransigeante : elle s’est retirée de la manifestation. Elle a été remplacée par le vidéaste Mounir Fatmi. Elle nous a dit qu’il faut «adopter une position sans demi-mesure. En ce qui me concerne, je ne peux pas exposer dans un pays qui s’apprête à frapper l’Irak, et c’est pour cela que j’ai décidé de ne pas participer à cette exposition». La position du peintre Farid Balkahia est plus mitigée. S’il ne voit pas de raison d’annuler l’exposition tant que la guerre n’a pas eu lieu, il estime qu’il retirerait ses oeuvres en cas de frappe. «Il est hors de question que mes tableaux soient exposés à Londres, alors que les Irakiens reçoivent une pluie de bombe», affirme-t-il.
Cette position est différente de celle des peintres Fouad Bellamine et Mohamed Kacimi. Le premier estime que le monde ne doit pas s’arrêter en raison de la guerre. Il ajoute que le Maroc ne bloque pas ses exportations en direction de la Grande-Bretagne pour exprimer son opposition à la politique belliqueuse de ce pays. «Pour un artiste du Sud, cette exposition est une chance unique de montrer la vigueur de la création contemporaine dans notre pays.
La manifestation est aussi une arme pour dire non à la guerre», ajoute Fouad Bellamine. Mohamed Kacimi précise pour sa part qu’il a beaucoup hésité avant de prendre position. «Ou tu t’exprimes, ou tu meurs, j’ai choisi de m’exprimer», dit-il. Et c’est ainsi que cette exposition à laquelle participent Aboulouaker, Fouad Bellamine, Mohamed Kacimi, Farid Belkahia, Abdelkrim Ouazzani, Khalil El Ghrib, Miloud Labied, Hassan Saloui, Mostapha Boujemaoui, Mounir Fatmi, Safaa Erruas et Hicham Benohoud aura une double mission : donner un panorama de la création contemporaine au Maroc et manifester l’opposition des exposants à la guerre contre l’Irak.
Cette manifestation est commissionnée par Sylvie Belhassen, Arlène Fullerton et Hassan Slaoui. Ses principaux sponsors sont l’Office du tourisme, la Fondation ONA, la RAM et l’ambassade du Maroc en Grande-Bretagne.
L’événement est placé sous le haut patronage de Sa Majesté le Roi. Et il est clair à cet égard que le maintien de l’exposition ne dépend pas de la seule volonté des participants.

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