Quand la poésie investit la cité ocre

Quand la poésie investit la cité ocre

Une ambiance exceptionnelle régnait ce samedi matin dans la ville ocre. Le visiteur avait l’impression que Marrakech respirait, une fois n’est pas coutume, un autre air que la magie et la chaleur qui lui sont tellement propres. Et pour cause. Le temps était à la poésie cette journée-là. Une poésie qui semblait renaître des cendres de l’indifférence et du manque d’intérêt accordé à la chose poétique dans notre pays.
Le temps d’un événement, tel ne fut pas le cas. Organisées par l’Institut français de Marrakech et entamées depuis le 31 mars, les Rencontres internationales de poésie étaient moins des rencontres qu’une véritable invasion. Là où l’on se rend, tout est poésie. Si les hauts lieux de la culture dans la ville étaient légitimement et exclusivement réservés à cette manifestation, ayant accueilli plusieurs lectures de poèmes dont celles d’Adonis, l’un des plus grands poètes arabes du moment et qui était bel et bien présent, d’autres quartiers et recoins de la ville n’en regorgeaient pas moins de belles surprises.
Les principaux jardins de la ville (Koutoubia, Majorelle) étaient également de la fête. Leur espace était un espace de rencontres d’un autre genre. Celles des rêves, celles des mots. Même certains marchés, comme c’était le cas pour le marché de Guéliz, ont été investis par la poésie. Les voix des commerçants ont dû céder le pas devant celles de poètes qui se sont succédé devant une scène improvisée pour l’occasion. Au grand plaisir des connaisseurs, mais aussi de simples gens. Les plus grandes librairies de Marrakech étaient également de la partie, ayant réservé leurs vitrines aux oeuvres des poètes marocains et étrangers les plus en vue du moment.
Sans parler de la Faculté des lettres, qui a abrité ce même samedi l’une des rencontres-phares de cet événement, il s’agit de la table ronde consacrée à la traduction. Une rencontre tenue sous le thème «Ecrire, traduire, recréer » et qui a vu la participation d’imminents spécialistes. A commencer par Anne Wade Minkowski, celle à qui on doit la traduction en français de l’oeuvre du grand Adonis.
Une question d’une extrême pertinence vu la double structure, sémantique d’une part, esthétique de l’autre, et la double dimension de la poésie, qui en font la forme littéraire qui se prête le moins à la traduction. Pour Mme Minkowski, chaque traduction est un cas d’espèce. « Il n’existe pas de règles applicables à l’acte de traduction dans l’absolu. Et rien n’est intraduisible. Mais il ne faut pas se fier au dictionnaire. Les mots n’ont pas toujours le même poids, même avec une signification identique dans les deux langues. Il faut peser le choix des mots, quitte à ne pas être précis », a-t-elle déclaré. Pour elle, seul le sens compte. Une thèse que partage la poétesse marocaine Touria Ikbal qui affirme qu’on ne peut pas être fidèle au texte en matière de poésie.
Pour elle, traduire c’est « se saisir de l’émotion évanescente à travers le poème. Traduire ne peut se faire qu’à travers l’adoration du poème. La connaissance de la langue ne suffit pas. Il faut surtout s’imprégner de l’ambiance générale, de la culture dans laquelle le poète est baigné. C’est toute l’oeuvre du poète qu’il faut maîtriser, suivre ».
Quelles que soient les difficultés rencontrées, la traduction reste, pour elle, un acte de création à part entière. S’attachant aux définitions, le Français Frédéric-Jacques Temple a abondé dans ce sens, précisant que traduire était par définition transcender, conduire au-delà. En cela, «traduire n’est pas adapter, mais recréer dans sa propre langue». Pour lui, l’acte d’écriture est en lui-même un acte de traduction. « On se traduit soi-même quand on écrit ». Et de mentionner le caractère éphémère de la traduction, qu’il faut sans cesse actualiser, rafraîchir.
Suivant une approche plutôt identitaire, Jean-Claude Forêt, spécialiste de la traduction en français de et vers l’Occident, langue qui a dominé dans le Sud de la France dans les siècles passés, prône une traduction utilitaire permettant de d’accéder uniquement à l’intelligence du texte. Il cite en cela l’expérience de Mistral, dont l’approximation de la traduction de sa poésie ne la nullement empêché d’emporter le prix Nobel de littérature en 1904. Une idée que ne partage pas le professeur universitaire Hassan Darir. Celui-ci a par contre insisté sur l’universalité de la poésie, au même titre que la musique. Et de rappeler que l’humanité n’aurait pu accéder à tant de chefs-d’oeuvre (L’Iliade, Robaâiyate Al Khayyam…), sans la traduction. Qualifiant les traducteurs de « laboratoires ambulants », le chercheur Abdelhaï Sadik s’est attardé, quant à lui, sur le procédé devant conduire l’acte de traduction.
Pour lui, une traduction n’est pas une reconstruction. C’est d’abord une destruction du texte initial, une décomposition de l’être du poète, de sa langue et de son texte.
Voilà qui ouvre large un débat d’une poignante actualité. Un débat qui a vite cédé devant la magie du moment, pour laisser la place à la jouissance poétique. Celle-ci a atteint son paroxysme lors de la soirée de clôture. Une soirée qui a eu lieu dans le somptueux Musée de Marrakech, Fondation Omar Benjelloun, et qui a vu se défiler un bon nombre de poètes. Le moment était au partage, à l’élévation, mais aussi à l’hommage rendu à une artiste d’une inestimable valeur qui vient de nous quitter, une véritable mère de tous les artistes marocains: l’artiste peintre Chaïbia Tallal. Son décès, annoncé par la poétesse Rita El Khayyat, a suscité une grande émotion au sein de l’assistance. C’est dire que nos poètes auront, pendant cette manifestation partagé le meilleur, comme le pire.

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