«Quatre heures à Chatila»

«Quatre heures à Chatila». Ce texte de Jean Genet écrit en 1982 raconte le massacre des Palestiniens du camp de Chatila. Jean Genet était à Beyrouth, il a vu de ses propres yeux les cadavres gisant sur le sol. Il a réellement passé quatre heures avec ce qui restait des hommes et des femmes qui vivaient dans ce camp. Ce qu’il a vu et entendu va le bouleverser. Le récit qu’il en donne rompt pourtant avec la grandiloquence et les enflures de style. Il ne cherche pas à pontifier les morts. Ses descriptions sont réalistes à l’extrême, quasi-photographiques. Le style impressionne par le peu de complaisance du descripteur. Participe de cette optique cette description de l’un des premiers cadavres rencontrés par Genet : «Un homme de cinquante ou soixante ans. Il aurait eu une couronne de cheveux blancs si une blessure (un coup de hache, il m’a semblé) n’avait ouvert le crâne. Une partie de la cervelle noircie était à terre, à côté de la tête. Tout le corps était couché sur une mare de sang, noir et coagulé. La ceinture n’était pas bouclée, le pantalon tenait par un seul bouton. Les pieds et les jambes du mort étaient nus, noirs, violets et mauves : peut-être avait-il été surpris la nuit ou à l’aurore ? Il se sauvait ? (…)» Une traduction en arabe du texte de Genet doit respecter la langue sans emphase de l’auteur du «Captif amoureux».
Mohammed Berrada qui est le traducteur du «Quatre heures à Chatila» a respecté dans ce sens l’esprit du texte de Genet. Mais sa mise en arabe littéraire du récit de Genet donne un résultat fait pour la lecture et non pas pour le jeu. Une comédienne qui tient en haleine son public, pendant à peu près une heure, avec un texte d’une nature livresque doit être saluée à plus d’un titre. Mais il n’en demeure pas moins que la principale réserve qu’on peut émettre sur le «Quatre heures à Chatila» par le Théâtre d’aujourd’hui réside dans l’incompatibilé de la traduction en arabe avec la scène.
Si l’on ajoute à cela que cette traduction est faite dans une langue qu’on ne parle pas au quotidien, sauf dans quelques rares sphères, il devient clair qu’elle porte un petit préjudice à une mise sur scène du récit de Genet. Ce texte, tel qu’il a été joué au théâtre 121 de l’IF de Casablanca, convient mieux à une lecture par un acteur qu’à un jeu théâtral. Les deux genres sont distincts : il existe des lecteurs professionnels qui donnent vie à un texte, et des comédiens qui jouent ce texte sur scène. La mise en scène, la scénographie et la musique de la pièce sont remarquables. La mise en scène a été assurée par Abdelouahed Ouzri, la scénographie par Driss Sanoussi et la musique par Younès Megri. Des morceaux de tissus constituent la seule évocation scénique des cadavres de Chatila. Ils représentent les «mètres de tissu blanc» dont Genet a parlé dans son texte, des linceuls. Le sol est jonché de débris informes. L’un des moments forts de la représentation de mardi a eu lieu quand la comédienne Touria Jabrane a tiré les bandes, comme l’orsqu’on hisse les voiles d’un bateau, et a verticalisé les amas de débris qui couvraient le sol. Le résultat était époustouflant : des bonshommes gigantesques ont été élevés sur la scène. Difficile de parler de la représentation de «Quatre heures à Chatila» sans se féliciter de l’interprétation de Touria Jabrane. En dépit de la difficulté du texte, elle a su capter l’attention des spectateurs et imposer sa présence sur scène. Elle montre qu’elle a atteint une grande maturité dans le jeu. Elle se fait suivre dans tous ses gestes, réussit à accroître l’intérêt et l’écoute de tous.

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