Que devient Tayeb Saddiki ?

ALM : On ne vous voit plus sur scène. Le public se pose des questions sur votre absence. Que pouvez-vous lui répondre ?
Tayeb Saddiki : Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il faut toujours se faire désirer dans une carrière. Si vous devenez un habitué du petit écran, les gens finiront par s’écrier : encore lui ! et ils zappent. Cela dit, le fait que l’on ne me voit plus sur scène, ne veut pas dire que je ne travaille pas. J’ai en chantier plusieurs publications, dont un recueil de poèmes, un recueil d’aphorismes et un roman dédié à ma ville natale : Essaouira.
En huit mois, j’ai filmé quatre pièces de mon répertoire pour la deuxième chaîne. Ces pièces ont été tournées comme des dramatiques télévisuelles. C’est-à-dire avec des caméras qui pénètrent dans l’action. Le tout sans public, sans applaudissements et surtout sans ces faux rires qui nous affligent au lieu de nous faire rire dans les sitcoms.
Dans vos projets, vous ne citez pas une représentation. Vous avez renoncé à la scène ?
Pas du tout ! Nous sommes en train de répéter deux pièces. En vérité, il s’agit d’une même pièce jouée dans deux langues distinctes : l’arabe et le français. C’est la première fois que je monte deux représentations différentes à partir d’un seul texte. Vous allez me demander: de quoi s’agit-il dans cette pièce ? D’un dîner de gala avec des fantômes ! L’histoire est très simple. Après la dernière représentation dans un théâtre voué à la démolition, son principal animateur convie à un dîner des fantômes dont il est éperdument amoureux. Ces fantômes, qui sont les vrais maîtres du lieu, s’appellent Molière, Shakespeare, Badiâ Zaman Al Hamadani, Al Majdoub, Abu Nuwass. Ils vont revivre ce soir-là pour le triomphe de l’art dramatique. Je vous rappelle que j’ai été pendant 14 ans directeur du théâtre municipal de Casablanca qui a été détruit. J’étais aussi attaché que mon personnage au lieu où il décide de passer la nuit en compagnie de ses hôtes avant que les démolisseurs ne viennent, avec leurs engins de la mort, effacer la mémoire de cet édifice. Ceci pour vous dire que je connais bien mon sujet.
Justement le Théâtre municipal de Casablanca n’existe plus. Depuis, la ville ne dispose pas d’une salle digne du nombre de ses habitants. Quel est votre sentiment là-dessus ?
Je ne suis pas tellement d’accord avec vous. On a tout de même construit plus de 12 théâtres à Casablanca en quinze ans. Le théâtre de Sidi Belyout est absolument formidable. C’est un vrai théâtre de comédie. La salle accueille à peu près 300 places. Les Marocains sont un peu mégalomanes. Est-ce que vous savez que les théâtres de renom, en France, où jouent les plus grands, accueillent parfois moins de 100 places ? On ne va pas construire partout des salles comme le Théâtre Mohamed V. Ce théâtre est excellent pour les variétés, pour les ballets, mais ce n’est pas un théâtre pour la comédie. La comédie a besoin de proportions modestes pour une raison très simple : l’obligation de voir l’expression du visage des comédiens.
Vous êtes donc satisfait du nombre de salles à Casa ?
Il y a des salles très honorables. Peut-être qu’elles gagneraient à être mieux équipées. Ce qui manque à Casablanca, ce sont des oeuvres et des troupes professionnelles. Il manque à cette ville des troupes chargées chaque jour d’assurer le gros de la programmation annuelle. Mais est-ce que nous avons trois ou quatre troupes professionnelles à Casablanca qui sont réellement capables d’animer un théâtre ? Là, je suis très sceptique. Une troupe professionnelle ne repose pas seulement sur des acteurs et des actrices. Elle suppose des régisseurs, des décorateurs, des éclairagistes, des gens qui s’occupent de la sono, et – on l’oublie souvent – un administrateur de théâtre. La mission confiée à ce dernier n’est pas de la même nature que celle d’une personne qui administre une petite PME de moutarde ou une blanchisserie. Gérer un théâtre est une entreprise très délicate. Et on occulte toujours ce côté matériel dans l’administration de la culture sous couvert que l’art n’a pas besoin d’argent. Ceux qui tiennent ces propos sont aveugles : l’art est avant tout une question de moyens, bien sûr qu’il a besoin d’argent !
Quel regard portez-vous sur le théâtre aujourd’hui ? Il semble avoir perdu beaucoup de sa magie. Les gens ne se pressent plus devant les salles.
Jamais le théâtre n’a vécu une crise aussi grave qu’en ce moment. Les habitudes du public ont changé. Il est pressé aujourd’hui. Vous ne pouvez plus jouer des pièces de deux heures maintenant. Je suis sûr et certain qu’il faut faire des pièces de 1 heure, 1 heure et quart au maximum. Il faut peut-être aussi changer les heures de représentation. Il faut débattre de ce sujet pour définir les moyens à mettre en oeuvre pour attirer le public au théâtre. Et puis, pensez-vous que ce qu’on voit maintenant soit du théâtre ? J’appelle ça un OTNI (objet théâtral non identifié). C’est du collage, des gens qui grimacent, qui crient sans pour autant nous toucher. On ne raconte plus une histoire. On oublie que la force du théâtre, c’est l’histoire. L’homme n’est pas intéressé par un collage d’idées saugrenues. Il a soif de narration, de récit, de sentiments. C’est le meilleur moyen pour le tenir en haleine. Les formes théâtrales auxquelles adhèrent les gens parlent des grands sentiments de l’homme. Cela est indémodable, intemporel, parce que des sentiments, comme l’amour, la haine, la jalousie, dureront tant qu’il y aura des hommes. Tandis que le prix de la tomate varie en fonction du temps qu’il fait. Quant au théâtre des “slogans”, moi je n’ai rien contre les slogans le 1er mai, mais il faut passer à autre chose le lendemain.
On remarque que vous ne faites plus l’unanimité auprès de personnes qui ont été très proches de vous. Que pouvez-vous répondre à vos détracteurs ?
Dans le milieu artistique, les jalousies sont monnaie courante. Je ne vais pas vous citer les grands personnages qui n’ont pas fait l’unanimité tout au long de l’Histoire. Ainsi va la vie. Je n’ai même pas envie de connaître l’identité de ceux qui me calomnient en se cachant. Au lieu de propager leur mauvaise graine, ils feraient mieux de signer leur propos. Mais je ne leur en veux pas. On dit « al akarib kal âkarib », les proches sont comme des scorpions. Moi, j’aime mes proches, parce que leur animosité me prouve que je les dérange. Les personnes qui n’ont pas d’ennemis sont celles qui ne font rien. Moi, je travaille. Et quand ça va bien, ceux qui m’aiment sont contents. Quand ça va mal, ceux qui ne m’aiment pas sont contents. Au bout du compte, je contente tout le monde. Et ne serait-ce que pour ça, je fais l’unanimité.

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