Raja et les autres

Raja et les autres

Trois longs-métrages ont déplacé le nerf névralgique du cinéma vers le Maghreb. Le très attendu « Yeux secs» de Narjiss Nejjar se laisse voir plusieurs fois sans lasser son spectateur. Les événements du film se déroulent dans un village au Moyen-Atlas, peuplé exclusivement de prostituées. Mina, une vieille femme qui a passé un quart de siècle en prison, reprend le chemin du village des siens après une longue absence. Un chauffeur de bus l’accompagne. Il tombe amoureux de la très cruelle chéfesse de tribu et renaît à la vie. Un trio d’acteurs, formés de Raouia, Khalid Benchagra et Siham Assif, joue très bien dans ce film où la métaphore poétique est rehaussée au rang de langage. Narjiss Nejjar a axé son traitement sur la beauté des paysages et la pureté des couleurs. Elle les a rendus très expressifs dans son premier long-métrage, auquel le jury ne saurait demeurer insensible. De langage poétique, il est en revanche très peu question dans « Raja » du Français Jacques Doillon. « Raja » a laissé une impression de malaise chez les spectateurs. Ils sont entrés pour voir un film français et ils sont sortis avec l’impression d’avoir assisté à un film marocain. Ils s’attendaient à une langue française et ils ont entendu beaucoup de marocain avec un accent marrakchi fortement marqué. Ils croyaient avoir affaire à des acteurs français et ils ont découvert des comédiens marocains. A l’exception de Pascal Greggory, tous les acteurs du film sont, en effet, marocains. Des non-professionnels qui auraient bien des leçons à donner en matière d’interprétation à certains de nos comédiens. Le jury de la Mostra de Venise ne s’y est pas trompé puisqu’il a récompensé Najat Benssallem qui joue le rôle-titre, du prix Marcello Mastroianni de la meilleure jeune actrice. L’histoire du film a également laissé les spectateurs perplexes. Frédéric, un Français d’une quarantaine d’années possédant une superbe propriété à Marrakech, tombe sous le charme d’une jeune employée marocaine qui repique le gazon. Raja n’est pas une novice. Elle vit avec un homme qui a l’habitude de lui soutirer de l’argent. Le Français lui propose de travailler à l’intérieur de la maison. Commence alors un rapport de va-et-vient entre désir et répulsion. Le désir de Frédéric pour son employée s’attise avec la jalousie pour son mec. Raja chasse de son côté les filles de joie dont ne se prive pas le Français. Les deux personnages s’embrassent, décident de se quitter sans parvenir faire taire les remous qui les partagent entre désir et rejet. Leur histoire n’occulte pas celle de l’entourage de Raja. Misère, mesquinerie et prostitution au propre comme au figuré sont l’apanage de cette société. On ne peut pas reprocher au film de ne pas être réaliste. Il n’est même pas excessif dans le traitement qu’il fait du Maroc des adolescentes qui vivent de la générosité des hommes. Mais le fait que ce soit un réalisateur français qui ait posé ce regard sur notre société a beaucoup dérangé les cinéastes marocains, présents à Marrakech. Leur condamnation est quasi-unanime, et le film a provoqué des commentaires interminables. Nos réalisateurs n’ont pas apprécié qu’un Français investisse leur espace, travaille de surcroît avec des non professionnels pour leur montrer le Maroc sous un angle qu’ils connaissaient, certes, mais qu’ils n’avaient pas voulu ou aimé traiter cinématographiquement. Deux d’entre eux nous ont dit que ce qui les a le plus choqués dans « Raja », c’est que le Français ait le rôle du « bienfaiteur » et les Marocains celui « des petits misérables». Si « Raja » a laissé une impression trouble chez les spectateurs, ils sont sortis émus après la projection du « Soleil assassiné » de l’Algérien Abdelkrim Bahloul. Le scénario de ce film se base sur l’histoire véridique du poète Jean Sénac, pied-noir qui avait choisi de rester en Algérie après l’indépendance. Ce poète, qui animait une émission radio sur la poésie, prend sous son aile protectrice un groupe de jeunes algériens qui forment une troupe de théâtre. Le mode de vie qu’il mène et le message de liberté qu’il transmet aux jeunes, déplaisent fortement au régime de Boumediene. En dépit des intimidations, Jean Sénac (magnifiquement interprété par Charles Berling) refuse de quitter l’Algérie, et sa lutte pour le droit à la différence et la liberté de penser et d’agir des jeunes en fera un martyr. En s’attachant à la vie de Jean Sénac, Abdelkrim Bahloul dresse un portrait très émouvant de la société algérienne de l’après-indépendance. Ses rêves et désillusions sont traités sans complaisance, mais avec beaucoup d’émotion. Et si le but d’un film est d’émouvoir les spectateurs, Bahloul a complètement réussi son pari. A la fin de la projection, les spectateurs peinaient à s’arracher à leurs sièges, et nombre d’entre eux essuyaient leurs larmes.

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