Reportage : L’Islam dans la voie soufie : la parole aux confréries

Reportage : L’Islam dans la voie soufie : la parole aux confréries

«Que vaut-il mieux, se demandait le poète persan Omar Khayyam dans l’un de ses célèbres quatrains, se prosterner dans une mosquée, l’âme close, ou faire librement son examen de conscience ?». A cette question, qui semble opposer deux attitudes séparées par une infranchissable ligne de démarcation, les croyants d’un côté et les libres-penseurs de l’autre, les soufis répondent avec sérénité que les mosquées peuvent être également le cadre d’un retour sur soi éclairé par la lumière de Dieu.
Bienvenue dans la modernité d’un Islam pratiqué avec ferveur mais surtout avec sincérité par de plus en plus d’adeptes de la voie soufie. Le soufisme, «cœur vivant de l’Islam» selon le professeur Faouzi Sqalli, se fonde notamment sur l’idée que «la religion n’est pas une fin en soi mais un moyen, un chemin, un travail de transformation de soi».
Qu’ils se réclament de la voie Tijani ou de la voie Boutchichi, les soufis marocains sont plus nombreux qu’on ne le croit. Quant à leur relative discrétion, loin de traduire un vécu sectaire, elle s’explique par l’humilité d’une démarche fondée sur la dénonciation de l’ego, le refus de toute vanité et le désir sincère de se fondre dans une adoration librement consentie d’Allah et de Sidna Mohammad, Son Prophète.
 Nous sommes au quartier Habous, à Casablanca, qui vit sa vingt sixième nuit de Ramadan. Il est dix neuf heures trente. En face du café dont les habitués se passionnent pour la retransmission du match Chelsea-Barcelone, la zaouia tijaniya accueille ses fidèles pour la prière d’el Ichaa, qui sera suivie par la séance des Tarawihs. Seuls ou par groupes, jeunes et vieux, en jeans ou en jellaba, ils se pressent de répondre à l’appel de leur imam. Dans la salle de la zaouia, ils seront bientôt une centaine de fidèles rassemblés. Une double rangée d’arcs en ogives, une douzaine de lustres au plafond aux teintes vertes et roses réduits à la fonction d’accessoires de décoration, l’éclairage étant assuré par deux néons à basse consommation, deux ventilateurs aux pales immobiles, une profusion de tapis plus ou moins délavés amoncelés sous les pieds des prieurs, six encensoirs qui n’ont pas été polis depuis bien longtemps, la mosaïque bleue des piliers éteinte par la couleur ocre des carreaux de faïence tapissant les murs, il n’y a guère que le mur de la «qibla», aux moulures en stuc richement rehaussées par de la peinture dorée pour affirmer la vitalité du lieu. Jusqu’à ce que l’imam, ayant achevé la récitation de la Fatiha, l’ensemble des prieurs répondent en chœur et d’un seul souffle: «Amin». Difficile, à ce moment précis, de ne pas se sentir transporté par la puissance de la foi lorsqu’elle est affirmée avec autant de conviction. L’âme close ? Bien au contraire.
Cette soirée de prière traduit en tous cas l’une des caractéristiques de la culture soufie : elle est tout autant communautaire qu’individuelle, explique le professeur Faouzi Skali, auquel l’on doit d’avoir beaucoup contribué à faire sortir le soufisme de son cercle d’initiés pour en faire le phénomène de société qu’il semble constituer aujourd’hui. Une analyse confirmée par l’un des Tijanis interrogés à l’issue de la prière d’el Ichaa, qui nous explique que le plus important est d’être guidé vers Dieu par une âme éclairée, quel que soient le cadre ou la tradition adoptés. En précisant que le Maroc a toujours été caractérisé par un enracinement profond de cette tradition de l’Islam pratiqué dans le cadre des confréries religieuses.
Le soufisme, phénomène de société? Il suffit pour s’en convaincre de constater le succès indéniable du festival des musiques sacrée de Fès, ou encore de prendre acte du fait que le réseau des Instituts français, par exemple, organise actuellement une série de manifestations, invitant curieux, novices et pratiquants à se rencontrer pour découvrir, comprendre et surtout partager les lumières de la voie soufie. C’est ainsi que mardi dernier, le cercle des soufis de Rabat, emmené par le professeur Rachid Hamimaz, organisait dans les locaux de l’institut français de la capitale une soirée animée par les chanteurs de la Tariqa Qadiriyya Boudchichiyya sur le thème «le soufisme aujourd’hui». Animée par Faouzi Skali, cette soirée fut l’occasion pour beaucoup de toucher du doigt ce qui fait la spécificité, la beauté et surtout la légitimité de cette démarche où beaucoup veulent voir l’avenir d’un islam débarrrassé de ses ferments intégristes, extrémistes voire inquisiteurs et terroristes.
Dans la salle Gérard Philippe, tous les sièges sont occupés. Dans le public se mêlent marocains et étrangers, les uns sont là en initiés, les autres sont venus pour découvrir en précisant que les plus avertis ne sont pas forcément ceux que l’on imaginerait. Place au chant. Le groupe d’une dizaine de chanteurs entame ce qu’il convient de nommer le spectacle, en dépit de sa dimension éminemment mystique qui renvoie à la notion de communion, par une invocation élémentaire : «Allah», suivie par l’enchaînement des ses attributs, ses quatre-vingt-dix neufs noms. Petit à petit, la salle est gagnée par le rayonnement des visages des chanteurs et par l’énergie douce de leur chant, qui alterne poésie soufie et versets du Coran. Soudain, une phrase se détache  : «Sois avec Dieu, tu verras Dieu à tes côtés». L’invitation a quelque chose d’irrésistible. On a l’impression d’une porte qui s’ouvre devant vous comme la promesse tangible d’une délectable hospitalité…
Jusqu’à ce que, cette première séquence achevée, le professeur Skali ne prenne la parole pour un rappel de notions essentielles.
«Dans le langage poétique, explique-t-il, il n’y a pas de vérités binaires. Le chant soufi nous invite ainsi  à toucher la vérité de l’unicité de Dieu par le biais de la multiplicité de ses manifestations. Il s’agit en fait de se laisser gagner par la perplexité engendrée par la confrontation à ce paradoxe pour mieux goûter l’émerveillement qu’elle produit…»
Rien à voir avec un prêt-à-porter mental, nous explique-t-on ainsi, le soufisme consiste en une invitation, dans le cadre d’une pratique intériorisée, à «goûter le miel de l’amour de Dieu». On sent le conférencier impatient de rendre la parole aux chanteurs : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi…».
Le samaâ, le chant soufi, reprend alors ses droits. Le concert des voix s’élève à nouveau, transportant la salle vers un niveau supérieur d’exaltation spirituelle. Et soudain, la magie opère. Plongé dans la pure merveille de ce chant unique dans la multiplicité des voix qui le composent, on comprend. On comprend la majesté divine, la vanité humaine et on constate surtout que ces hommes qui sont là devant nous et qui pourtant nous paraissent aussi inaccessibles ne nous excluent pas, au contraire, ils sont comme une main tendue vers nous.
Peu importe ce que vous prétendez être dans le monde matériel auquel vous appartenez, continuez à prétendre ce que vous voulez, un souffle nouveau prend naissance à l’intérieur de vous et vous remplit d’une nouvelle vérité que vous avez encore du mal à formuler, mais que vous vous contentez soudain de vivre, tout à la fois humble et exalté.
Le poète soufi disait vrai : c’est comme une ivresse, en effet…

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