Saïd Moussaoui : «La poésie amazighe est exaltante»

Saïd Moussaoui : «La poésie amazighe est exaltante»

ALM : vous êtes considéré comme l’un des pionniers du renouveau de la poésie rifaine. Comment cela a débuté ?
Saïd Moussaoui : Le besoin de s’exprimer dans un registre spécifique, la fascination qu’exerçaient sur moi les grands poètes ou l’allégresse que me procurait l’écoute des poèmes, étaient tous des éléments révélateurs de ma passion pour Izranes (poème en amazigh). C’était aussi le début d’une renaissance culturelle que vivait Nador et le Rif dans les années 70.  Romanciers, poètes, essayistes, critiques, nouvellistes et universitaires se réunissaient dans deux cafés bien connus à Nador pour lancer les  prémices de ce qu’on appelle communément le printemps de la culture amazighe au Rif. Chacun de nous essayait de porter sa contribution pour rehausser l’ouvrage.

Cet élan collectif n’a-t-il pas eu des conséquences sur votre parcours poétique ?
Je refuse les clichés et l’enfermement dans un genre précis. En plus par nature la poésie se veut liberté et créativité. Seulement la thématique  doit être universelle. On croit aux mêmes idéaux et valeurs avec des nuances affectives  et apports personnels. Le poète est un visionnaire en quête d’espaces et de temps  consolants, les pieds ici et les idées ailleurs. Certes, les circonstances sont déterminantes mais le vécu pèse énormément dans une prise de position quelconque. Certains préfèrent décrier les malheurs et les injustices, d’autres chantent l’amour et l’espoir alors qu’un troisième courant axe son effort sur l’esthétique et la qualité poétique de ses vers. Dans cette diversité  qui est source de richesse, j’essaie de ma raison pour  chanter l’amour impossible des montagnes et des étoiles et glorifier les prouesses des hommes. Je ne peux parler de poésie sans évoquer les spécificités de mon pays. Je ne peux  composer un poème sans travailler cette symbiose difficile entre le local et l’universel. Et puisque j’écris en amazigh c’est tout le patrimoine du Rif qui est exalté dans tous ses éclats.

Certains critiques vous placent dans la catégorie des poètes qui réservent un intérêt particulier à la forme. Qu’en est-il effectivement ?
Epique,  lyrique ou satirique, la poésie était d’abord  oratoire au Rif d’où l’importance de son   référentiel  socioculturel. Elle peut être prétexte, fantaisie ou  énoncé centré sur la forme du message sans pour autant s’enfermer dans des clichés particuliers. Le poète exploite tous les thèmes et images de sa langue maternelle. Il fait aussi  correspondre des rythmes et des sonorités pour valoriser des mots références. A cela s’ajoute le fait que la langue amazighe est par nature musicale. C’est mon souci majeur. Lorsque je chante les rivières de «Tamsamane», la montagne du «Dhar Abarrane», les fleurs de «Bni Chiker» ce sont des éléments focaux et assonants qui assurent  l’harmonie convoitée et  nécessaire à la mise en strophe des vers.

Vos explications nous mènent droit à spécifier cette valeur ajoutée qu’apportent les nouveaux poètes ; où réside la différence entre la poésie classique et moderne ?
La poésie au Rif, comme partout ailleurs, berce aussi dans son classicisme et modernisme. L’ancienne poésie était à outrance orale. Un ensemble de vers déclamés sans réel fil conducteur. C’était plus intuitif et événementiel. À chaque circonstance ses vers et à chaque élan passionnel sa rythmique. C’était l’époque des «Izri» non répertoriés et non transcrits. Il n’y avait pas de recueils personnels ou collectifs. Par contre la poésie moderne est essentiellement écrite.
Amedyaze (poète en amazigh) commence à travailler en poème structuré en thématique et en rythmique. Il commence aussi à regrouper ses poèmes en recueil organisé en entrées ou en thématiques. Le temps est au travail sur les figures de styles, les  structures imagées, les niveaux de langue et pas seulement le visuel ou l’auditif.  D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les poètes contemporains   réservent aussi un intérêt particulier à la sauvegarde et à la pérennisation de la langue des aïeux.
De plus chaque « Izri » était  indépendant des autres vers. Et il a fallu revoir les copies anciennes et transcrire autrement l’exaltation qui témoigne d’un intérêt  avoué à la revalorisation du poème classique pour le pérenniser une fois ses auteurs décédés.
 
Et pour ce qui est des sujets de prédiction de cette poésie ?
La lucidité des choix ne se fait pas au détriment de l’émotionnel  car par nature la poésie est personnelle.  Elle puise ses  thèmes  des ferveurs  exaltées et affectivités glorifiées. Aussi , la fidélité, l’amour, l’immigration, l’exode rurale, le chagrin des jours moroses, la joie partagée, la fierté en temps de réussite suscitent régulièrement l’intérêt et la fascination. Ainsi la rivière de Tamsamane est transcendée  en source de vie et l’eau qui y coule symbolise le mouvement créateur du poète en quête de témoignage. D’ailleurs une rivière qui  est adossée à la  montagne et  qui est  tournée vers la mer favorise ce type d’approche. De son côté «Dhar Abarrane», cette icône de bravoure et d’abnégation, est relatée en poèmes épiques exaltant l’héroïsme et la vaillance des patriotes qui se sont insurgés contre la présence coloniale. Le local ne se limite pas à l’événementiel  historique mais s’ouvre sur toutes les expériences similaires où l’homme démystifie les fausses croyances et les rationalisations de surface. Les convictions dissipent le doute à l’instar des  rayons du jour levant qui chassent les brunes matinales.

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