Salah Cherki, l’artiste d’exception

Salah Cherki, l’artiste d’exception

Le Kanoun a de quoi être jaloux. Son fidèle et célèbre ami, Salah Cherki, vient de se marier, il y a deux semaines. «Ma solitude n’a que trop duré», écrivait le maître des cordes dans son livre «Musique marocaine», paru en 1999. Plus besoin, à présent, de chanter ce ver triste, puisque la vie du musicien a été comblée par la charmante… «Je ne connais pas son nom !», lance Salah Cherki avant d’éclater de rire. Le musicien, bientôt 84 ans, n’a rien perdu de son sens de l’humour. «Ma femme s’appelle Bahia et elle est originaire de Fès. On se connaît depuis longtemps et c’est le destin qui nous a, enfin, réunis», confie-t-il, assis, comme chaque début de soirée, à la table du goûter. Ses enfants et petits enfants ont pour coutume de se retrouver, dans la maison de leur père à Salé.
Des réunions de famille si chères aux Slaouis, dont Salah Cherki fait partie. «Après la mort de ma femme, Rahma, je n’ai jamais pensé à me remarier. Je voulais d’abord que mes enfants construisent leur propre vie», raconte ce père. Veuf depuis neuf années, Salah Cherki a donc pris soin de ses quatre enfants (trois garçons et une fille) et mené, comme le ferait tout capitaine, le bateau à bon port. Une fois ses enfants mariés, il n’y avait plus à se faire de souci. Mais, là, ce sont les enfants qui prennent l’initiative de proposer à leur père de se remarier. Leur choix s’est porté sur Bahia, une jeune femme veuve qu’ils connaissent déjà. «Je suis membre de la belle famille de la sœur de Salah», révèle Bahia à voix basse.
Discrète, la mariée n’est certainement pas une passionnée du bavardage. Normal, elle se retrouve dans un autre environnement. Elle vient de quitter Casablanca pour s’installer auprès de son époux, à Salé. Et de la ville des corsaires, elle ne connaît encore rien. Mais, pour Salah, Bahia fera tout : «Si je l’ai épousé, c’est parce que c’est un homme exceptionnel. Il est d’une sympathie incomparable et …». Bahia ne trouve plus les mots, car elle voudrait citer toutes les qualités de son mari qu’elle admire à tous points de vue. Et la musique ? «Oh! j’adore, j’adore le “Kanoun“. Je peux passer des heures à écouter les compositions de Salah sans m’en lasser. C’est une pure merveille dont je ne serai jamais jalouse», promet-elle avec un grand sourire. Bahia est tout aussi passionnée que son mari par l’instrument de musique le plus complexe qui puisse exister.
Le “Kanoun“ devient donc l’ami commun du couple Cherki. Il faut dire que c’est plus qu’une question d’accoutumance aux sons des cordes, mais plutôt celle d’un goût pour la culture musicale. Le rap, le hip-hop et les musiques qui naissent chaque jour relèvent du bizarre, pour Salah Cherki: «Je ne peux pas juger le goût des autres, mais ce que je peux affirmer, par contre, c’est que ce qui ne fait pas l’objet d’études et ne se lit pas n’est pas de l’art !». Le maître du goût pense que l’ignorance a condamné la culture, contrairement aux années 60 et 70 où Salah Cherki se souvient d’une sensibilité populaire pour la musique.
Une musique faite par le cœur et pour les cœurs d’un auditoire attentif qui laisse éclater ses émotions. La diva de la chanson arabe, Oum Kalthoum, elle-même, s’était émerveillée à l’écoute d’une composition de Salah Cherki. Une fierté pour l’artiste, car en 1968, Oum Kalthoum a choisi de chanter sa composition «Ya Rassoula Allah khoud bi yadi» («Oh prophète, prend ma main»). Il est l’unique Marocain à avoir eut cet honneur: «C’était une sorte de miracle, pour moi, que la plus grande chanteuse arabe décide de prêter sa voix à ma musique», dit-il. Dans sa mémoire de musicien, c’est certainement l’un des événements les plus saillants et dont il se souvient comme s’il venait de se produire.
Que des souvenirs et des souvenirs, Salah Cherki nous invite à visiter une petite chambre au fond de la cour de sa maison. Une pile de livres, de diapositives, de photos, de prix et de manuscrits… Une abondance qui rétrécit la distance dans cette chambre à quelques mètres à peine. Mais cela ne dérange pas le maître qui se contente de mettre une couverture par terre, tout au centre, pour passer, ici, de longs moments. C’est tout comme le bain de foule qui rafraîchit l’esprit et donne envie de persévérer. Salah Cherki est tout content lorsqu’il prend un album de photos pour nous le montrer : «Ah, le bon vieux temps, là j’étais avec mes amis, il y a de cela…». Question dates, Salah se donne le temps de bien y réfléchir : «Oui, en 1987-88. Là, j’étais avec Mezgaldi, Fouiteh, Laâlaj, lors d’une soirée organisée dans un hôtel à Rabat» (photos). Ses amis sont tout aussi présents dans son cœur que dans ces photos. Il ne parle jamais sans les citer, sans leur rendre hommage. Pour lui, les grands artistes marocains n’ont pas eu ce qu’ils méritaient. «Il ne reste des plus grands noms de l’orchestre national que cinq musiciens qui sont oubliés et avec un tout petit salaire de retraite qui ne dépasse pas 2.300DH», s’indigne-t-il.
Tout vient du cœur et Salah reste fidèle à sa sincérité. Il exprime un profond regret lorsqu’il évoque l’oubli qui frappe les maîtres de la musique marocaine.
Dans son nouveau livre, il en parle: «Je suis en train d’écrire «Hayat Fannan» («La vie d’un artiste») pour faire connaître tous ceux qui ont donné énormément de leur temps et de leur inspiration à la musique marocaine. Parmi les artistes, dont je décris la vie, Maâti Belkacem, Ahmed Al Bidaoui et Mohamed Chelh qui était un de mes grands amis dans les années 50». Non, Salah Cherki ne veut pas que les vieux artistes, décédés en majorité, soient assimilés à de l’ancienne histoire.
Avec la même détermination, l’ami du “kanoun“ n’a jamais cessé de publier des livres pour partager ses connaissances et faire aimer son instrument fétiche. «Le “kanoun“ dans la musique marocaine», «Al Moustadraf dans les règles de l’art et de la musique» et «Lumière sur la musique marocaine» sont quelques-uns des ouvrages en langue arabe du musicien. Mais ne lui posez surtout pas la question de savoir si ses livres se vendent bien, car il en a l’air déçu. «Très peu ! Comme vous le savez, on ne lit pas trop chez nous. Et si ce n’est pas le lecteur qui pose problème, ce sont les librairies qui vous arnaquent !», s’exclame-t-il, sans pour autant perdre un seul “gramme de sa motivation“. Il ne laisse pas tomber son projet de terminer son nouvel ouvrage et, en même temps, il se prépare à animer, dans le cadre du trio «Moacili», où guitare et “Kanoun“ font, fusionner l’Orient et l’Occident, des spectacles.
Le prochain est prévu en Espagne dès le mois d’avril. Eh oui, le “Kanoun“, Salah Cherki ne s’en sépare jamais et il en prend soin chaque jour. «Lorsque je le quitte pendant quelques jours, je cours vers lui, dès mon retour, pour m’excuser de l’avoir laisser seul», confie-t-il. Son “Kanoun“ l’accompagne depuis plus de trente années et il en a un autre qu’il garde tout aussi précieusement, car il s’agit d’une pièce rare de 120 ans: «je l’ai trouvé par le plus pur des hasards à Marrakech et je l’ai acheté».
Impossible de résister à cet instrument si cher que seul Salah Cherki détient le secret de la docilité. Des jours heureux et d’autres tristes, le “Kanoun“ a toujours été là pour soulager son maître ou partager son bonheur. Une petite anecdote revient à l’esprit : «Lors d’un concours de dessin, organisé il y a trois ans à Rabat, un jeune qui m’avait dessiné a eu le premier prix : un chèque de 20.000DH. C’est moi qui devais le lui remettre, alors que j’étais complètement fauché !». Désormais, le rire panse les séquelles du sacrifice. Salah Cherki a tout donné à son art, même le titre foncier de sa maison. Pourtant, il ne l’a pas regretté une seule seconde. «Je voudrais juste que mon public ne soit jamais déçu et pour cela je suis prêt à tout», insiste-t-il. Un espoir et beaucoup de musique, ce Slaoui, qui voue une admiration particulière pour le coucher du soleil, est tout simplement un homme romantique.

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