Sanaa El Aji : «Derb Sultan, c’est l’autre légende de Casablanca»

Sanaa El Aji : «Derb Sultan, c’est l’autre légende de Casablanca»


ALM : Que représente pour vous  Derb Sultan ?
Sanaa El Aji : Derb Sultan, c’est mon enfance. Une partie de moi. Ma famille y habite encore, et précisément au quartier Hay Farah. Je me suis toujours sentie en sécurité à Hay Farah. Le sentiment d’être chez moi, dans toutes les ruelles. Je me rappelle par exemple que, durant mon adolescence, je savais que je ne pouvais pas être harcelée  par les garçons dans mon propre quartier.
C’était ça en moins (rires). Il m’est parfois arrivé d’être harcelée en dehors du quartier, et de voir ressurgir de nulle part un garçon que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Il se prenait pour mon frère afin de virer l’intrus. Il s’avérait souvent que c’était un simple garçon du quartier qui considérait que toutes les «Bnat Derb» sont ses sœurs un peu. Si je m’insurge aujourd’hui contre la société machiste et le protectorat des garçons, je me dis aussi que, tant que les garçons de notre pays trouvent tout à fait normal d’harceler les filles dans la rue, que  la loi ne prévoit toujours rien contre cela, et que, en plus, la société condamne les filles harcelées, c’est quelque part tant mieux que cette forme de protection de la part de «Oulad Derb» existait et j’espère qu’elle existe encore. C’est une sorte de sécurité rapprochée, et gratuite en plus. (rires)

Gardez-vous des souvenirs d’enfance et d’adolescence de ce quartier ?
Une chose qui m’a toujours marquée : la relation avec le voisinage. Nous trouvions tout à fait normal de laisser les clés de la maison à un voisin pour les remettre ensuite aux membres de la famille qui arriveraient plus tard, et ce dans la confiance totale. Impossible d’imaginer cela aujourd’hui et je pense que même à Derb Sultan, cette pratique a dû énormément baisser.

Quel est l’événement qui vous a marqué le plus durant cette période ?
Pas un événement mais des événements. C’étaient les fêtes d’Al Fitr et du Mouloud. Les enfants mettaient leurs vêtements neufs (hwayej l’aïd) et on sortait nous amuser dans la rue et dépenser l’argent collecté grâce à la générosité de la famille et des voisins. Quand je pense aux atrocités qu’on mangeait à l’époque (rires). Je me rappelle aussi les mariages à Derb Sultan. Enfants, nous suivions lahdia. Aujourd’hui, je trouve cela débile. A l’époque, ça nous amusait fortement.

Qu’est-ce qui distingue Derb Sultan des autres quartiers de Casablanca ?
J’ai toujours été jalouse de Hay Mohammadi. Il est vrai que c’est un quartier mythique, mais Derb Sultan l’est aussi. C’est l’autre légende de Casablanca… Je suis contente d’ailleurs qu’un journal y ait pensé. Je ne suis pas passéiste mais je pense aussi que Derb Sultan d’aujourd’hui est moins sûr, moins sécurisé qu’avant. Quand j’y vais, je le trouve un peu stressant, un peu sale, plus bruyant. Toutefois, souvent, j’y retrouve les images de mon enfance, ma mère revenant avec le panier de légumes quotidien, les écoles que j’ai fréquentées, les voisins que j’ai vu évoluer chacun dans un sens… Et une partie de moi-même dans ce Hay Farah qui m’a vu grandir.

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