Selfati : Le peintre de l’essentiel

Il existe une absence terrifiante de la figure de l’homme dans les tableaux de Ilias Selfati. Dans une peinture, l’absence d’un thème est aussi éclairante que sa présence. Et lorsque ce thème constitue le motif par excellence de plusieurs peintres figuratifs ou semi-figuratifs, il n’est pas inutile de souligner son absence. Cela n’intéresse que le peintre qui sait ou ne sait pas pourquoi il refuse à l’homme une place dans ses tableaux. Mais il faut retenir que dans l’univers plastique de ce peintre, l’homme n’existe pas.
En revanche, les chevaux, la forêt, les nénuphars et les scarabées constituent les principaux motifs de la peinture de Selfati. Ses chevaux ne ressemblent à ceux d’aucun autre peintre. Ils sont réduits au stuc, à leur forme minimale, dépouillés de toute surcharge ou surplus qui distrairait le peintre de l’essentiel.
Les chevaux de Selfati sont peints sans oreilles, ni queue, ce qui manifeste leur appartenance au peintre d’une façon criante. Un peintre qui marque de sa griffe un motif du monde extérieur en attestant qu’il est sorti de sa tête et de ses mains, possède un tempérament d’artiste. Il dépoussière de la sorte un thème qui a intéressé tant de fois les autres. Il existe des choses toutes simples pour témoigner de la valeur d’un artiste, et le renouvellement d’un thème en constitue un. Au demeurant, l’intérêt de Selfati pour les chevaux lui vient de son enfance. Le père de l’intéressé faisait partie du corps des cavaliers de l’armée royale. Il a sensibilisé son fils à la beauté des chevaux, le faisait monter dès son plus jeune âge sur le dos de cet animal.
Du point de vue de l’utilisation de la peinture, Selfati aime laisser la matière lui ouvrir des possibilités non programmées. Exemple : Selfati fume une cigarette pour juger du résultat d’un tableau qu’il vient d’achever. La cigarette tombe sur la toile et le tabac haché s’éparpille sur sa surface. Le peintre n’enlève pas le tabac, mais trouve l’effet des multiples grains qui ont parfaitement adhéré à la cire des plus heureux. Cette façon de faire montre que Selfati ne refuse pas au hasard le droit de lui ouvrir des voies inédites. Il accepte que la peinture lui fasse faire ce qu’elle veut. Nombre de ses tableaux se ressentent d’ailleurs de cette liberté laissée à la matière. La peinture y coule en effet, et le peintre ne cherche pas à arrêter son cours. Cet écoulement de la peinture informe aussi sur la façon dont l’intéressé peint ses tableaux. Il les dispose d’une façon verticale.
De plus, Selfati enduit plusieurs de ses tableaux de cire. Ce qui confère de la transparence aux motifs qu’il peint tout en les mettant à l’abri de l’appréhension directe de l’oeil. Le papier est également un support très affectionné par le peintre. Cet intérêt pour le papier, l’intéressé le doit probablement aux longues années qu’il a passées à la Faculté des Beaux-Arts de Madrid. Il s’était spécialisé dans l’art de la gravure. L’on sait que les graveurs utilisent beaucoup le papier, et que les contours accidentés sont propres aux oeuvres gravées. Ces accidents, le peintre continue à les vouloir dans ses peintures, et ce par le biais du grattage et du frottage.
Ilias Selfati est né à Tanger en 1967. Il a fait l’école des Beaux-Arts de Tétouan avant de décrocher le diplôme de la prestigieuse Faculté des Beaux-Arts de Madrid. Son travail lui a permis d’obtenir plusieurs bourses dont celles de la Fondation italienne de Como et de la Cité des Arts à Paris.
Il est toujours stupide de prédire un grand avenir à un jeune artiste, et l’Histoire nous apprend que les faiseurs de prophéties ont été de véritables oiseaux de malheur. Mais comment résister à l’envie de prédire un bel avenir à Selfati lorsque sa peinture nous y convie d’une façon pressante !

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