Sidi Ali : un patelin où pousse la misère

Sidi Ali : un patelin où pousse la misère

Jeudi 27 avril, il était 21 heures quand «Boutzga» crie, victorieux : «On y est arrivés», la main au volant pour garer sa Land-Rover devant la porte de la commune de Sidi Ali. «Ne vous hasardez pas plus », enjoint-il, avant de clarifier, en fin connaisseur de la région : «Devant, il y a l’ennemi algérien». Derrière, 150 kilomètres, parcourus à travers monts et vallées, viennent se rappeler à notre souvenir. Un véritable parcours de combattant sur une piste rocailleuse, flanquée de quelques douars abandonnés, après plusieurs années de sécheresse.
Comme douar «Lagssiât» qui «donne l’impression d’avoir été bombardé», déplore Lahcen Ouardarass, seul «survivant» de ce canton sinistré. A la question de savoir comment il va, il répond, en désespoir de cause: «Comme vous le voyez». «Rien à cacher», fit «Boutsga», d’un ton haché. Dans le décor, des terres fissurées par l’effet de la sécheresse, jonchées, par-ci par-là, de quelques palmiers asséchés, ergs et autres plantes que «Boutsga» connaît sur le bout des doigts : «agaïa», «talh», etc.
A l’horizon, d’autres douars se débrouillent comme ils peuvent pour survivre à leur « bourreau » : la sécheresse. «H’fira», «Dayat Lamaydar», «Ighfnighir»… A l’inclémence du ciel, qui, depuis longtemps, n’a pas versé une seule larme sur le sort peu enviable de Sidi Ali, vient se greffer l’insoutenable indifférence des autorités. «En temps de pluie, nous n’avons jamais rien demandé aux autorités de Rissani. Mais depuis 1996, la sécheresse nous a obligés à taper aux portes du gouverneur.
Que de fausses promesses…», s’indigne Hassan un jeune habitant du douar «Ighfnighir», situé à quelques encablures de la commune Sidi Ali. «Quand il arrive au Makhzen de se rappeler à nos meilleurs sentiments, c’est toujours pour nous bercer de paroles vertes et d’eau fraîche», dévoile le président  d’une association locale.
«Ici, c’est un long feuilleton de projets inachevés», balance-t-il. Et d’égrener le chapelet des chantiers mis en veilleuse. «Cela fait six ans qu’ils ont installé le réseau d’électricité, mais nous continuons à plonger dans l’obscurité. On nous a également promis l’eau potable, ils ont commencé les travaux de construction d’un barrage, et puis ils se sont arrêtés. Pendant l’été, nous devons parcourir 5 kilomètres loin d’Ighfnighir pour trouver de l’eau. A cela, il faut ajouter que la majorité des habitants ont perdu, du fait d’une sécheresse ravageuse, leur cheptel, leurs récoltes, et tout, et tout, j’ai de la peine à imaginer comment on continue ici à survivre», s’étonne-t-il, le regard sombre. Plus sombre encore, la situation dans le douar voisin. Sidi Ali. A 21 heures, à notre arrivée dans ce douar reculé, une cohorte d’habitants, escortant le vice-président de la commune, Boughrara Mohamed ou Youssef, avance dans notre direction, les gestes ballants. Que s’est-il passé ? Ce jour-là, le douar s’est réveillé sur une triste nouvelle : la mort de deux jeunes villageois dans la montagne dite «Kam Kam». Après avoir perdu les traces des deux co-villageois, les habitants se sont lancés dans une inlassable recherche. La macabre découverte, les habitants ne la doivent qu’à la prudence d’un mineur qui, après une journée au charbon, a suspecté une odeur putride à proximité du mont «Kam Kam», d’où les deux jeunes regrettés extrayaient des fossiles. Emoi dans le village, puis alerte des autorités de Rissani. «Nous les avons averties mercredi matin, personne n’a encore fait le déplacement pour nous aider à exhumer les dépouilles restées enterrées pendant une semaine au cœur de la montagne», bafouille le vice-président de Sidi Ali, les yeux blêmes. Visiblement débordé, il tenait quand même à délivrer son pli. Il nous fit signe d’entrer dans son bureau, en compagnie d’une armée d’habitants. La boîte de Pandore fait vite de s’ouvrir ! Une cascade de plaintes jaillit d’un seul coup. La discussion pivote autour d’un problème qui revient comme une obsession : l’absence, encore et toujours, d’une route desservant Sidi Ali et la ville de Rissani. «Pour nous approvisionner en matières de base, je dois me taper 150 kilomètres à bord d’une Land-Rover. Le problème, c’est que, à chaque fois, on doit payer 60 dirhams pour le transport, ce qui n’est pas, mais alors pas à la portée d’une population qui vit avec moins de 8 dirhams par jour», s’indigne un gardien du semblant d’école que compte Sidi Ali, baptisée «Abou Khaled Rissani».
Que faire d’autre que supporter ce calvaire dans une localité privée du strict minimum de conditions de vie ? «140 familles ont plié bagages pour chercher leur salut sous des cieux plus cléments», certifie un agent communal. «A défaut de mesures urgentes de la part des autorités, nous allons tous partir», prévient un habitant, excédé. Et de rappeler le long chapitre des départs.
Le souvenir des trois frères «Taknout», partis au mois de février dernier, est encore vivace. M’hamed, Ahmed et Lahcen ont emprunté ensemble 150 kilomètres de piste à travers un désert de dunes et de rocailles, puis détour par une route goudronnée, avant de se séparer : M’hamed est parti vers Agadir, Ahmed, lui, vers Erfoud, et puis Lahcen, vers Zagoura. Leur maison abandonnée à Sidi Ali porte encore les traces d’une misère insupportable. Plus insupportable, est le cas d’une femme, Aït L’qaïd Fatima Bent Hadda, qui, après de longues années de résistance, a flanché pour quitter son village. Direction : Zagoura, où réside son fils L’qaïd Lahcen, chauffeur recruté par une compagnie de tourisme. Ces départs répétitifs risquent de se multiplier considérablement, compte tenu de la détérioration pathétique des conditions de vie dans cette région enclavée et plombée par tant d’années de dèche.
«Le repas du plus riche d’entre nous se résume à un simple bol de harira blanche (sans épices), de pain réchauffé et d’oignons en guise de repas de midi», dit Ahmed, l’air inoffensif. Kassimi Alaoui Moulay Al Hafid, instituteur de son état, se demande à son tour: «Comment un élève peut se concentrer sur son cours, alors qu’il a les instincts vides?». Et de regretter, également, que la majorité des élèves n’ont pas les moyens d’aller poursuivre leurs études dans les collèges de Rissani, à plus forte raison des études supérieures à Meknès. «Les études, poursuit-il, sont faites pour les enfants des riches, ici, notre souci majeur est de pouvoir survivre». D’où la déprime des trois instituteurs qui acceptent, à leur corps défendant, de rester dans ce village isolé.
Leur misère y est également pour beaucoup. Si K. A. M. Al Hafida a la chance d’être hébergé par le directeur, les deux autres, deux institutrices venues d’une ville lointaine (Béni Mellal), ont trouvé refuge dans un semblant de cantine scolaire. Les riverains n’ont rien à leur envier. Côté soins, le seul et unique «hôpital» de Sidi Ali est un simulacre de dispensaire privé des moindres médicaments, sans oublier l’absence de médecin. «Un seul infirmier s’occupe de tout le douar», proteste Mohamed, 74 ans. «Nous n’avons rien, sauf Dieu. Et Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que nous appelons à intervenir pour nous sauver d’une mort lente réelle», clame-t-il.
Du côté du  «Makhzen», ainsi appelle-t-on généralement les autorités, «il n’y a plus rien à espérer». Les éléments de la Gendarmerie opérant dans cette localité sont montrés du doigt.
«Pour chaque voyage à Rissani, nous sommes obligés de mettre la main à la poche pour pouvoir passer leurs multiples barrages», dit un navettiste, las d’avoir à payer de sa proche pour permettre à ses co-villageois d’accéder au souk de Rissani. Non pour commercialiser leurs récoltes, cela fait d’ailleurs longtemps que le village joue de malchance pour ses cultures, mais uniquement et seulement pour trouver de quoi nourrir les bouches vides de leurs enfants qui attendent, impatients, leur retour le soir. Résumons : sécheresse, malnutrition, enclavement (absence de route reliant les habitants à la ville de Rissani), absence d’électricité, pénurie d’eau, abandon scolaire, règne de l’analphabétisme,  manque de soins médicaux, pauvreté assommante (un habitant vit avec moins de huit dirhams par jour)…
Décidément, la population de Sidi Ali n’a plus aucun choix : le départ ou la mort. Et pourtant, on continue de s’accrocher. Comme en atteste cette formidable devise que l’on a relevée dans la bouche d’un habitant : «Ici, on se dit : vis, ne meurt pas». Reste à savoir jusqu’où…

 Pauvreté : Sidi Ali a battu tous les records

Sidi Ali a récemment remporté la palme peu enviable de la commune la plus pauvre au Maroc. Selon le dernier Rapport du Haut-Commissariat au Plan, le taux de pauvreté dans la commune de Sidi Ali serait de 80,21%. Un taux-record qui vient résonner comme un cri de détresse pour sauver ce qui peut l’être dans cette commune située à la frontière maroco-algérienne, où l’habitant vit avec moins de 8 dirhams par jour. En proie depuis 1996 à une sécheresse ravageuse, cette localité de 400 familles est également le souffre-douleur d’une gestion communale catastrophique. Pas d’électricité, ni d’eau potable, ni de services médicaux, ni de scolarité… Excédés par la sécheresse, ajoutée à l’indifférence bouleversante des autorités, près de 140 familles ont plié bagages pour aller vers d’autres villes : Erfoud, Zagoura, Errachida… Un exode massif qui risque de réduire la commune de Sidi Ali à un simple village-fantôme. Un simple amas de ruines. Comme le prouvent de nombreuses maisons abandonnées…

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