SIEL ou mur des lamentations ?

SIEL ou mur des lamentations ?

Salon International du Livre à Casablanca. Occasion pour les uns d’exposer leurs marchandises, les autres leurs idées. Peu de visiteurs, peu d’animation. De temps en temps des groupes de jeunes écoliers, sagement conduits par des enseignants qui souvent ne lisent pas, mais rongent leur frein devant un thé. Un groupe d’écoliers s’approche d’un stand où plusieurs exemplaires d’un livre pour leur âge sont proposés à 2 dirhams. Un prix trop cher pour ces bambins. Comment, s’exclame un éditeur à répondre à ces enfants qui ne peuvent avoir ce livre? Comment vendre un livre avec reliure et impression à un prix inférieur à deux dirhams ?
Il faut le dire, cette rencontre culturelle sert aussi depuis quelques temps de mur de lamentations pour les éditeurs, éternels oubliés de tous les programmes de soutien. A chaque édition du Siel, leurs doléances sont exposées.
La dernière n’a pas failli au rituel. Elle y a eu dans l’après-midi du 16 fèvrier, une brève rencontre entre les représentants de la dizaine d’éditeurs en activité au Maroc et ceux du ministère de la Culture. Echanges de salamalecs, sans résultats notables à en croire les éditeurs présents pour qui le secteur de l’édition au Maroc a besoin de plus de moyens que d’idées. Nadia Essalmi, qui s’est très vite spécialisée dans l’édition de livres pour enfants, « aventure délicieuse mais difficile », en sait quelque chose : « On ne peut pas offrir de bons livres en raison du faible pouvoir d’achat du marocain. D’autre part, le lecteur ne trouve pas son compte en achetant un livre édité au Maroc, souvent de qualité modeste ».
Pour sortir de ce cercle vicieux, les éditeurs ne voient qu’un seul moyen : l’intervention de l’Etat. Pour le moment, seul Sochepress a fait un effort, notoire mais isolé, en baissant sa part de 50 à 45% sur la vente d’un livre. Les réductions vont même jusqu’à 40% pour les petits éditeurs. Il faut dire que, toutes déductions faites, après la part du distributeur et les 10% qui reviennent à l’auteur, l’éditeur a du mal à joindre les deux bouts. Le seul soutien régulier provient jusque-là d’un bureau de coopération rattaché à l’ambassade française. Mais là aussi, les politiques changent. Il est désormais question de restructuration. Les aides allouées aux éditeurs seront pour une grande part affectées à la formation, toujours dans le domaine du livre. Finalement, confie Nadia Essalmi, «nous sommes au pied du mur». Les coûts sont encore plus élevés dans le domaine particulier de l’édition du livre pour enfants: entre 100 à 120 dirhams. Pour un ouvrage qu’on ne peut vendre sur le marché à plus de 20 dirhams !
Si en Europe, la France en particulier, les maisons d’éditions s’en sortent en faisant jouer l’économie d’échelles leur permettant de réduire les coûts unitaires, au Maroc, il y a un mur sur lequel se heurte toute l’industrie du livre : il s’agit de la faible propension des jeunes et des adultes à la lecture. Mis à part les rares best-sellers, aucun éditeur ne pousse la témérité jusqu’à dépasser un tirage de 3000 exemplaires. Souvent, la plage moyenne tourne autour de 1500, vendus sur trois à quatre ans avec, c’est garantie, un retour de stock inévitable. A une moyenne de vente de 60 dirhams, il est aisé de faire les calculs et de déterminer le niveau de vie d’un écrivain marocain vivant de sa plume, c’est-à-dire des 10% que lui rapportent les ventes de son livre.
Heureusement, ironise un éditeur, qu’il n’y a pas au Maroc un écrivain qui ne fait que de l’écriture. «Les grands auteurs qui ont leur passeport pour l’international s’éclatent à l’extérieur, là où le dépôt de manuscrit se négocie contre espèces sonnantes et trébuchantes». Le constat est réel, il y a recul de l’édition au Maroc, mais pas à cause de la matière première, abondante selon les éditeurs. «Nous avons beaucoup de manuscrits que nous ne pouvons publier faute de moyens», s’exclame un professionnel bénéficiant pourtant du soutien de la coopération française.
Pour casser ce cercle vicieux, certains éditeurs ont été tentés par la co-édition. Là aussi, il y a des limites : « Quand on co-produit avec un éditeur étranger, on ne peut vendre qu’au Maroc, alors que lui, bénéficiant déjà d’une économie de coûts, se réserve l’exclusivité d’un marché plus important ». Seule donc en définitive, la maison étrangère est gagnante. Le même problème est rencontré avec les éditeurs en langue arabe qui, eux, du fait d’un lectorat plus nombreux, sont tentés de résoudre tous les problèmes par la quantité. On pourrait penser de ce fait que les écrivains de langue arabe sont gâtés. Ce n’est qu’apparence, selon Fatna El Bouih, auteur d’un livre à succès paru en arabe et traduit en français sous le titre de «Une femme nommée Rachid ». Malgré tout le succès remporté par ce roman des éditions Fennec, les ventes n’ont pas dépassé le seuil des deux à trois mille exemplaires. L’auteur qui fait patienter actuellement deux livres dans son ordinateur, a tiré ses conclusions de cette première expérience: «le livre ne nourrit pas son homme au Maroc ».
Les plus réalistes des éditeurs, tout en résistant aux difficultés du quotidien, trouvent le moyen de survivre en important des livres de qualité nettement meilleure avec des prix abordables. Malheureusement, les librairies n’ont pas encore intégrées d’après les éditeurs, une bonne politique commerciale. «Quand un livre est exposé sur une vitrine, il est exposé au regard des passants dont une grande partie passe et repasse. C’est donc salutaire de changer la disposition suivant les saisons et les nouveautés ». C’est un simple levier de vente et sans frais supplémentaires. Bref, qu’aura finalement servi ce salon pour les éditeurs ? «A rien, sinon à nous retrancher entre nous, pour pleurer nos problèmes » clame avec regrets Mme Essalmi, plus que jamais persuadée que le même problème sera d’actualité encore au prochain Salon du livre et de l’édition, salon qui sera désormais annuel et étendu à tout le Maghreb. La sortie de l’auberge peut-être ?

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