Taïb El Alj : L’école du goût

ALM : Nombre de personnes disent que le «jazel» n’est plus ce qu’il a été. Qu’en pensez-vous ?
Ahmed Taïb El Alj : Le «jazal», c’est la poésie populaire. De par cette nature, je ne pense pas qu’il soit en voie de disparition ou de paralysie. Loin s’en faut ! Cela dit, il n’en demeure pas moins qu’il perd effectivement de ses spécificités. Il ne ressemble plus à ce qu’il a été. On le dénature ! Il ressemble aujourd’hui à un patchwork laid, à un fourre-tout. Cela est dû en grande partie au fait que la poétique ne constitue plus l’essentiel du «jazel».
Je voudrais à cet égard insister sur une chose : le «jazel» n’est pas affaire de versification, mais de poésie. La distinction doit absolument s’établir entre ses deux formes. La poésie sort de nos tréfonds, elle exprime le singulier dans l’individu sans cesser de toucher le point névralgique de l’humain. Certes, cette poésie peut obéir aux lois de la versification, mais ce n’est pas indispensable !
Le jazel marocain souffre du manque de poésie. Il ne correspond plus à cette expérience qui vous fait dire, contre votre gré, sous le joug de la contrainte, de la poésie. Aujourd’hui, toute personne qui sait rimer deux vers se prétend un «jazal». Bien plus : elle publie des recueils remplis d’insignifiances ou d’insanités. À mes yeux, c’est cette profusion de faux «jazals» qui constitue le danger qui menace la poésie populaire, que ce soit le «jazal» ou le «malhoune».
En tant que maître du «jazel», vos élèves peuvent mettre cette forme de poésie à l’abri des déformations…
Tous ceux qui ont écrit la poésie populaire après moi se réclament de mon héritage. En ce qui me concerne, je suis issu de l’école du malhoune et mes maîtres sont Sidi Kadour Alami, Sidi Abderrahmane El Majdoub, Sidi Thami El Mdaghri, Haj Ahmed El Ghrabli et d’autres encore. Toute personne sensible à la poésie de ces maîtres sera un bon «jazal».
En définitive, la personne qui veut faire de la poésie populaire doit boire à la source des maîtres que je viens de citer. Parce qu’ils détiennent la clef du goût et de la sensibilité. Et quand je dis sensibilité, c’est être sensible à la beauté du mot, et savoir le placer dans son juste environnement. Si l’on veut écrire de la poésie, on en apprend d’abord beaucoup, mais en ayant le souci de choisir la meilleure. Après, on essaie d’oublier ce que l’on a appris.
La magie de la création opère ensuite. Mais comprenez, il ne s’agit pas d’être un copieur ou un rétrograde. Certes, on écrit en s’inspirant des anciens, mais il ne faut pas oublier d’intégrer des éléments de notre quotidienneté. Il faut capter l’esprit de notre époque pour que notre poésie soit vibrante de vie. Le «jazel» est une poésie éminemment moderne. Elle ne se développe jamais hors de son temps.
Cette poésie qui est écrite en marocain colle donc à la société d’aujourd’hui…
Bien sûr ! parce que si vous écrivez en marocain, et que vous intégrez des images sans rapport avec notre vie courante, vous ressemblerez celui qui a enveloppé la cigogne dans une cape. Nous devons, lorsque nous écrivons dans la langue que nous parlons, regarder ce qui nous entoure, absorber les faits de société et les traduire en poésie. Le Marocain généreux ne ressemble pas à l’Européen généreux. Le Marocain avare ne ressemble pas à l’Européen avare. La Marocain a une identité qu’il tient de son climat, de ses traditions, de son éducation… Tout ce qui s’écrit en marocain sans prendre en considération ces éléments sonne faux.
Pensez-vous que la langue marocaine puisse avoir la même dignité que la poésie en arabe classique ?
Notre langue marocaine est plus éloquente que l’arabe classique. Ne croyez pas que je dise cela par complaisance ou chauvinisme. Je renvoie quiconque aux poèmes du malhoune pour se convaincre de cette vérité. Les sujets que le malhoune aborde, il n’est pas possible à la poésie classique de les traiter avec la même profondeur. Si vous parlez d’un fait de société avec la langue d’il y a 1000 ans, vous le déréalisez complètement. Personne n’adhèrera à la teneur de vos propos !
Comment est-ce que vous exploitez le «jazel» dans le théâtre?
Je le fais à la manière des dramaturges qui m’ont précédé. Quand il s’agit d’adresser, par exemple, un message moralisateur sur scène. Je ne m’y dérobe pas, bien sûr ! Mais cela nécessite un traitement particulier.
On ne doit pas jouer aux éducateurs, aux pères fouettards secs et revêches. La poésie est à cet égard la seule capable de transmettre une morale sans pécher par un excès de lourdeur.
Vous ne craignez pas en axant votre traitement sur la langue de défavoriser le jeu qui est le propre du théâtre ?
Je considère que tout dramaturge est un poète. Et cela remonte d’ailleurs aux temps les plus anciens. Les Grecs et les Occidentaux ne distinguaient pas le théâtre de la poésie.
L’homme de théâtre n’était pas désigné par le mot dramaturge, mais par le mot poète. Je me réclame de cette poésie-là, une poésie certes mise en action et qui obéit aux exigences du jeu, mais sans cesser d’enchanter le spectateur par les pouvoirs du verbe.

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