Théâtre : La traversée inaccomplie

Il arrive rarement qu’une pièce de théâtre démarre mal avec la première réplique. «Je traverse la forêt» est pourtant d’emblée mal partie. Les répliques de la comédienne qui a tenu le rôle de Mina ont d’entrée de jeu fait grincer des dents les spectateurs.
Mauvaise diction où plusieurs mots sont phonétiquement déformés. Le spectateur est forcé non pas de suivre les péripéties de la pièce, mais de conjurer le sort pour que ses oreilles ne soient pas agressées par quelques bizarreries phonétiques. Il ne fait plus attention à la teneur des mots, mais à leur articulation. En plus, on se rend vite compte qu’il existe une incompatibilité entre le texte de la pièce, largement poétique, et le jeu des comédiens. Ces derniers l’ont transformé en pantalonnade.
Ils ont cherché à faire rire là où le texte et la situation ne s’y prêtent pas. Ce choix d’arracher le rire en jouant un texte empreint de poésie explique peut-être en grande partie cette musicalité adoptée par les comédiens. Ils jouent un texte en français avec des intonations marocaines. Cela peut créer un bon effet à un moment donné de la pièce, mais cela ne peut constituer la seule musique de la représentation sans verser dans la caricature. À l’image de cette scène où un fqih au msid parle en français avec des intonations exagérément marocaines. Cela ne sonne pas théâtral, mais faux. En plus, les comédiens jouent avec excès. Il existe une limite à ne pas dépasser dans l’exubérance.
Il ne faut pas confondre l’expansion des sentiments avec le chahut. À trop vouloir dire, on agace, on assourdit, on met mal à l’aise, et au lieu de faire du théâtre, on fait du bruit. Un seul comédien dans la pièce a su gratifier les spectateurs par quelques rares moments de jeu. Il s’agit de celui qui a tenu le rôle du douanier et de l’ouvrier marocain émigré en Espagne. Les autres, et en particulier la protagoniste, n’ont pas su observer la juste mesure dans ce texte qui peut être bon à la lecture.
L’histoire de «je traverse une forêt noire» raconte les difficultés d’une jeune femme qui quitte son pays pour chercher un monde meilleur. Elle paye des passeurs pour traverser la frontière. Une fois là-bas, elle se rend compte que la réalité de la vie n’est pas moins facile. Elle accepte de prêter son ventre pour porter l’enfant de deux étrangers qui la paient bien. Entre-temps, l’on apprend qu’elle a tué son père.
Dans la pièce, ce père n’est pas seulement le géniteur, mais l’image de l’autorité. Déçue à l’étranger, Mina décide de rentrer dans son pays. C’est ainsi qu’on peut résumer les péripéties de cette pièce décousue et sans fil conducteur. Youssef Fadel, à la fois l’auteur et le metteur en scène, n’a pas su exploiter les moyens scéniques pour rendre sa pièce attrayante. Il a tenu absolument à faire rire dans un texte qui n’est pas comique, et cela crée un spectacle à deux mesures. La pièce comprend de surcroît des phrases moralisatrices qui ne sont pas du meilleur effet.
Ce spectacle a été produit par l’Institut français de Casablanca. Si l’idée est louable et mérite d’être encouragée, la pièce de Youssef Fadel ne donne malheureusement pas une bonne idée du théâtre marocain. Avant que la lumière ne s’éteigne, le directeur de l’IFC a annoncé que la pièce allait durer 1h 30. Pendant le spectacle, l’on se surprend, plusieurs fois, à regarder la montre et à trouver que le temps se fait lent. C’est la pire insulte qu’on peut faire à une pièce de théâtre.

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