Tous à Lille 2004

Tous à Lille 2004

Voici ce qui peut sembler pour nous une stratégie d’exportation de notre culture, et par-delà de notre « style marocain » : utilisons Marrakech comme un cheval de Troie, car personne au monde ne peut refuser aujourd’hui d’accueillir cette ville magique chez lui, puisque de loin tous l’admirent, et cherchent sans relâche à la rejoindre. Farid Al Attrach a, depuis bien longtemps, demandé dans son opérette « Bissat errih » : « Marrakech fine ? », pour y aller évidemment, le confondant avec tout le pays, et certains se souviennent de toute la polémique que cette confusion a dû créer. Aujourd’hui, nous sommes loin de tous les régionalismes, et si Marrakech est autant attractif, c’est tant mieux, pourvu que nous réussissons à lui arrimer d’autres villes moins dotées, comme à Venise, d’autres cités italiennes doivent un supplément de visiteurs. Chacun de nous a pu remarquer dans les yeux de son interlocuteur étranger cette brillance particulière à la seule évocation de Marrakech. Nous avons testé encore une fois le désir universel pour cette ville, quand, par le truchement de nos amis de l’association « Attacafa » de Lille, nous avons tardivement – le catalogue était déjà diffusé à la presse internationale – suggéré aux responsables de Lille 2004, de mêler Marrakech, comme une rare épice à leur très riche menu. «Oui, faites-nous des propositions» répondirent tous et à leur tête Mme Martine Aubry. Mais une fois le plaisir de voir encore l’attractivité de Marrakech fonctionner, une vraie panique nous a saisis, l’angoisse de la page blanche : que dire à côté de ce qui nous semble comme les meilleures trouvailles actuelles en matière de culture et d’art. Tout ce que nous savions déjà, c’est que le label «Capitale culturelle de l’Europe» a été créé sur une initiative de Melina Mercouri, ancienne actrice et ministre de la Culture de la Grèce, pour reproduire fréquemment le modèle de l’Exposition Universelle, et donner la chance chaque année à une ville européenne de capter l’attention des Européens et au-delà du monde entier. Mais la lecture du catalogue, qui a justement suscité notre audace, de Lille 2004, reçu au mois de Janvier 2003 par les soins de nos amis d’Attacafa, nous a donnés des sueurs froides, et nous étions alors «un vrai homme qui en savait trop». Impossible de faire comme d’habitude, désormais il nous fallait aller plus haut que les idées dont nous faisions commerce devant nos étudiants, dans nos articles, ou aux rares politiques bienveillants. Pour faire exister quelques idées à côté d’un jardin à l’envers (incroyable mais vrai !), une exposition unique de Rubens, des lumières du futur, une vue de Broadway reconstruite par les responsables de la participation de New York, etc. Nous ne pouvions pas solliciter l’aide de nos institutions car jusque-là l’invitation de Marrakech n’était pas du tout acquise. Que faire ? Simplement lire et relire le programme à la recherche de l’inspiration. Et les idées finissent par arriver, et souvent en bricolant sur des anciennes. La première, la plus importante, celle qui nous a fait admettre dans Lille 2004, est la transmission par satellite d’une nuit de Jamâa Lfna sur les mûrs flamand de la place du Général De Gaule. C’est en nous rappelant une performance de l’artiste sud-coréen J.Paik, celui qui, au milieu des années 80, a fait exister ensemble New York, Paris et Séoul, pour faire adhérer son pays définitivement à cette mondialisation à peine annoncée. La deuxième idée est purement littéraire. Nous l’avons eue suite à une discussion avec le talentueux vidéaste Noureddine Talsaghani, en nous remémorant d’un recueil de grands textes littéraires que nous avions édité il y a une dizaine d’années. Il s’agit en fait d’une promenade virtuelle dans Marrakech avec comme guides Collette, Goytisolo, Canetti, Ben Brahim, Loakira etc. Matisse est un fils du Nord de la France ; et à ce titre il est célébré dans Lille 2004, nous sommes de ceux qui croient que ce génie, comme Delacroix et d’autres d’ailleurs, sont des nôtres aussi, puisque c’est notre pays qui leur a suggéré les intuitions qui ont transfiguré définitivement leurs arts. Nous avons pensé en retour au compliment que Matisse avait fait à nos femmes, au début du XX siècle, en les représentant dans des poses majestueuses. Nous voulons faire imprimer sur du tissu des motifs inspirés des tableaux de l’exposition « Matisse au Maroc », que nous n’avons pas encore réussi à faire venir chez nous. C’est à Mme Melehi que nous avons pensé pour la sélection des jeunes stylistes marocains qui seront mis au défi de taquiner le grand maître, même d’une manière posthume. La dernière idée, nous l’avons dérivée de l’accroche même de Lille 2004 : «Lille un art de vivre», qui est devenue pour nous «A Marrakech la vie est dans les jardins». Le livre de notre ami El Faiz nous guidera pour réussir à faire coïncider le Malhoune et la Tangia avec les jardins de Lille que nous avions hantés pendant près de dix ans. Maintenant que nous avons réussi à confirmer l’invitation de Marrakech à Lille 2004, toutes nos inventions ne sont que des ruses pour que tous les acteurs de la culture au Maroc, puissent s’immiscer dans cette immense foire de communication. C’est une occasion de plus à saisir pour nous tous, pour s’exprimer au centre de l’Europe, entourés de la grande majorité de nos concitoyens de l’étranger. Alors un seul mot d’ordre : tous à Lille 2004 !
Azouz TNIFASS
*Enseignant chercheur, critique, coordinateur à Lille 2004

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