Un captif sur scène

2002 est une année faste par le nombre d’activités qui accompagnent l’exposition « Jean Genet et le monde arabe » à la Villa des Arts. Vendredi dernier, c’était au tour d’une représentation théâtrale. « Un captif amoureux » est le titre de cette pièce interprétée par Lara Bruhl et mise en scène par Albert Dichy. Ce titre est emprunté au dernier livre de Jean Genet. Celui-ci y retrace, dans une large mesure, ses séjours dans les camps palestiniens de Jordanie et du Liban. « Un Captif amoureux » est écrit, en grande partie, au Maroc. C’est dire que le spectacle de vendredi dernier intéresse doublement les Marocains. D’une part, parce qu’il met en scène une cause qui leur est chère, et d’autre part, parce qu’il est écrit dans un espace qui se confond avec le leur.
Le décor de cette pièce est sobre : du sable recouvrant la scène, une chaise, deux poteaux parallèles et asymétriques suggérant une porte, une torche électrique et surtout un livre. Ce livre est si important dans la scénographie de la pièce qu’il atteint le statut d’un personnage. Lara Bruhl n’aurait pu jouer comme elle l’a fait sans la présence du livre de Genet. Elle commence par lire des extraits de ce livre, et le jette ensuite par terre pour jouer son texte. Elle revient au livre, l’ouvre à d’autres pages. Les pages défilent ainsi à vue d’oeil au fur et à mesure que la pièce avance. Le livre s’ouvre ainsi au début, au milieu et à la fin. Bien plus : il devient un objet physique avec lequel l’actrice s’entretient. C’est un interlocuteur muet qui atteint une fonction métaphysique par le jeu du regard et de la parole de Lara Bruhl qui le fixe et s’adresse à lui.
Au reste, la sobriété du décor n’appauvrit en rien la richesse scénique de la pièce. Cette richesse tient au jeu de Lara Bruhl. Au physique, cette actrice ressemble à un homme. Elle portait des brodequins, un pantalon évasé et un pull moulant. Sa poitrine est volontairement aplatie pour accentuer son apparence masculine. Elle a de surcroît les cheveux courts gominés pour l’occasion. Il faut se rendre compte de la gageure qu’il y a à jouer un texte littéraire. Ce genre de spectacles vire souvent à la lecture de texte. Lara Bruhl est une bonne lectrice qui sait varier les intonations pour tenir en éveil son public. Mais Lara Bruhl joue encore mieux, elle multiplie les postures et utilise ses mains de façon à fixer l’attention des spectateurs. La singularité de son langage et la force de son jeu résident moins dans l’existence d’un texte littéraire que dans l’apparition concrète de ce texte qui prend, l’espace d’une heure, corps à travers la présence d’une actrice. Corps, voix, mimique et déplacements sur la scène ne cessent à cet égard d’attester la théâtralité de cette représentation. Par ailleurs, le contenu des extraits de « Un Captif amoureux » interprétés par Lara Bruhl a trait à la vie des fedayins.
La vie de ces derniers va remettre en question celle de l’écrivain. C’est une décision compatible avec ses convictions contraires aux injustices sociales et politiques qui a poussé Genet à prendre part au combat des Palestiniens. Genet est toutefois conscient des limites de son engagement en faveur de cette cause, « une cause où je ne me confondais jamais », écrit-il. Certes « le corps y est, le coeur y était », mais cela demeure insuffisant pour que le rôle de l’écrivain ne dépasse guère celui d’un témoin sympathisant avec la révolution d’un autre peuple.
Cette cause ne cesse de nourrir les faits se rapportant à sa vie. La mère de Hamza, un Palestinien, renvoie l’écrivain à la sienne qu’il n’a jamais vue. «Je n’aurais raconté ma vie qu’afin de réciter l’histoire des Palestiniens», écrit-il.

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