Un cinéaste défend un autre

Aujourd’hui le Maroc : Pourquoi voulez-vous défendre le film de Mohamed Ismaïl ?
Ahmed El Maânouni : En lisant l’article paru dans ALM, j’ai ressenti le besoin de défendre ce film. Parce que j’estime que le film de Mohamed Ismaïl est à la fois courageux et généreux. Courageux, parce qu’il aborde des problèmes sociaux sans complaisance ou faux-fuyants. Il prend le taureau par les cornes et traite d’un sujet qui intéresse beaucoup les Marocains. Cette tragédie familiale m’a touché. Généreux, parce que le réalisateur prend parti pour la vie de ces gens, ne les regarde pas de l’extérieur, mais se donne à fond au risque d’être accusé d’en faire trop. Il est attentif à la psychologie de ses personnages. Il les suit avec modestie, et justement, c’est un film qui ne cherche pas à en mettre plein la vue. Toutes les situations sont porteuses de sens. C’est un film qui fuit la joliesse. Il ne cherche pas la séduction, et c’est ce qui m’a le plus frappé. Ensuite, c’est un film émouvant, et s’il a réussi à m’émouvoir et à émouvoir le public, c’est qu’il est tout sauf creux.
Mais vous êtes d’accord que le sujet n’est pas tout dans le cinéma. Aussi émouvant que puisse être un sujet, si on ne le traite pas avec des exigences propres au cinéma, on fait un film boiteux. Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec ce que vous dites dans l’absolu. Mais je ne suis pas d’accord en ce qui concerne le film de Mohamed Ismaïl. Il a réussi cette équation entre un sujet intéressant et son traitement cinématographique. Les personnages m’émeuvent par leur jeu. Si le personnage de Rachid El Ouali est pathétique, c’est parce que le rôle a été écrit, parce que l’acteur a été dirigé, et parce que dans le montage, le réalisateur lui a donné suffisamment de rythme et de présence dans la narration. Bien entendu, il y a trente-six mille façons de faire un film, et parmi ces trente-six mille façons, il n’en existe pas une meilleure que l’autre. Tous les styles sont bons, mais à condition que toutes les choses soient établies à leur juste valeur. Dans « Et après », il n’y a pas de confusion de genres, il n’y a pas de complaisance à l’égard du spectateur. Et même la scène d’amour entre Rachid El Ouali et Victoria Abril est très discrètement filmée.
D’habitude dans ces scènes-là, le spectateur ressent une espèce de gêne. Là, je n’ai senti aucune gêne. J’ai trouvé que c’était juste. Mohamed Ismaïl a trouvé le ton juste, l’équilibre pour filmer ce qu’il faut voir sans en rajouter. Il a montré dans cette scène que le pouvoir de l’argent entraîne aussi une domination sexuelle. Généralement, c’est l’homme qui domine la femme, dans cette scène le petit dealer était complètement assujetti à la femme.
C’est donc le sujet du film qui vous touche le plus. Non ! Non ! Mais là où Mohamed Ismaïl est intéressant, c’est parce qu’il a un style sobre. Il ne cherche jamais à en mettre plein la vue au spectateur.
Il ne cherche pas à dire: «regardez comme je suis un cinéaste extraordinaire ! Regardez les mouvements que je donne à mes images ! Regardez les acrobaties que je sais faire avec la caméra et les comédiens, les contre-jours !» Il a réussi à trouver un style qui va avec la thématique du film, qui épouse les propos du réalisateur. C’est un style modeste à hauteur d’homme. J’aurais été gêné s’il avait voulu en faire trop du point de vue «cinématographique».
Il ne s’agit pas seulement d’en faire trop, mais de faire du cinéma. Et l’on sent une petite culture filmique chez le réalisateur. Tous les moments qui haussent un film au rang d’un instant cinématographique sont absents dans « Et après ». Il n’y a pas de musique, pas de lumière. Pourquoi faut-il chercher les extrêmes: ou en faire trop ou n’en pas faire du tout ?
Laissez-moi vous dire une chose. Si le réalisateur avait couru dans ce film après des citations cinématographiques, après des séquences à la manière de tel ou tel autre grand cinéaste, je me serais senti mal à l’aise. En toute honnêteté, je n’ai ressenti aucune lacune dans sa manière de traiter ce film. Si j’avais à traiter un sujet de cette nature, je l’aurai fait différemment. Un autre cinéaste en aurait fait autant. Chacun a son style. Je ne défends pas les extrêmes. Mais dans ce film, la forme ne peut pas prendre le dessus sur le fond. Ça serait maquiller un sujet et lui faire perdre son intensité. Moi, j’approuve Mohamed Ismaïl dans la sobriété de son traitement. C’est son intelligence de la retenue qui me touche, et me persuade que j’ai affaire à quelqu’un qui sait évaluer avec justesse les choses. On arrive à cette conclusion : est-ce que ce film m’a ému ou non ? Moi, il m’a ému. Et s’il a été un vecteur d’émotions par des composantes cinématographiques, c’est qu’il a réussi son contrat avec le public.
Est-ce que Mohamed Ismaïl est un ami à vous ?
Pas du tout. C’est un collègue, nous n’avons jamais travaillé ensemble. Je défends son film parce qu’il m’a touché, et j’en aurais fait de même pour n’importe quel autre film de qualité.

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