Un destin miraculeux (2)

Roberto Juarroz arait dit d’Adonis qu’il est un mystique irrégulier, au sens de Novalis pour qui « la poésie est la religion originaire de l’humanité » ou encore au sens où le poète n’est inféodé à aucune obédience. Kierkegaard disait en substance que l’homme n’est que trop enclin à relativiser l’absolu en absolutisant le relatif.
En absolutisant sa propre forme forcément relative par rapport au « Sans-Forme », en se posant formellement en absolu, chaque relation institutionnelle relativise les autres religions. L’Islam y échappe d’autant moins qu’il est la dernière religion révélée. La révélation coranique, comme le constate Adonis, se prétend « fondement et commencement absolus ». Mais encore achèvement absolu, « religion parfaite et définitive » par rapport à laquelle toutes les autres sont imparfaites et « définitivement dépassées ».
Adonis cite al-Châfi’î : « Le commencement dans l’ici-bas est la fin dans l’au-delà. » C’est un dogme intouchable. Il faut y croire ou périr.
A partir delà, l’infernale machination du Pouvoir de l’homme sur l’homme introduit la Terreur dans les lettres du livre sacré. Tout devient absolu : le Qor’ân, le Charî’a, la Umma. Même la langue arabe est déclarée supérieure à toutes les autres langues ». La poésie pré-islamique était considérée comme « la science la plus juste ». C’est le cas aussi de la poésie soufie dont l’inspiration prend source au coeur du poète nourri par le sens ésotérique du Qor’ân. A l’inverse, les juristes sont enclins à soumettre la poésie à la loi exotérique du Qor’ân, détenteur du savoir absolu.
Sommée de s’en inspirer, la poésie devient servile. Etranger à cette servitude, Adonis, par son autonomie transcendantale, est bel et bien un mystique irrégulier, un hérétique aux yeux des intégristes. De tradition alaouite, le père d’Adonis était un imâm ouvert et tolérant. Rien à voir avec l’imâm enclin à s’autodéifier en tant que porte-parole infaillible du divin.
Dans son premier chapitre, « Le fixe et le mouvant » (« Tradition et innovation dans la culture arabe »), de 1973, Adonis démonte et met à nu les engrenages de la machine terroriste des docteurs de la loi. Quant à lui, il se situe sur l’autre versant de la loi, son versant intérieur, celui de l’expérience mystique vivante, amoureuse et aventureuse, « à savoir l’invisible inconnu que cette expérience appelle le latent, le dérobé », car, nous précise-t-il, « la vérité n’est pas dans le disciple, dans le disciple probable, mais se trouve toujours dans l’indicible, dans l’inaccessible, dans ce qui est obscur, dérobé et incommensurable ». Univers invisible inaccessible par la raison raisonnante, mais perceptible « par le coeur, l’intuition, l’illumination, la vision ».
Dans l’empire de la théologie étatique, la situation de la poésie, comme dans tout régime totalitaire, est totalement aliénante, à tout jamais fixée et forcément fossilisée par l’absolutisation des règles originelles. Selon Roberto Juarroz, proche d’Adonis : « La poésie est la vie non fossilisée ou défossilisée du langage », cela comme corollaire du théorème de Borges affirmant peu avant sa mort : « Le langage (sous-entendu de la raison) c’est de la poésie fossile ! » La mission d’Adonis, c’est bien cela : dé fossiliser la langue de bois des docteurs de la loi coranique. Transgresser l’interdit du mouvant (« l’innové, le nouveau ») qui frappe la poésie au point que la seule conception de la création poétique est en soi une hérésie et un blasphème.
Visiblement, l’Islam exotérique, par son attachement à la lettre, et non à l’âme cachée de la lettre, est une religion fossilisée depuis le VII siècle, non pas depuis le prophète Mohammad, mais depuis la forme définitive du Qor’ân : « copie dite Coran de Utbmân, du nom du troisième calife ». L’Islam ésotérique, celui de Hâllaj et de Rûmî, celui de l’oeil du coeur du soufisme, est le véritable Islam éternellement vivant dans les souterrains de l’histoire visible.
Deux penseurs (Ibn al-Rawandî, mort en 910, et Al-Râzî, mort en 1210), entre autres poètes et philosophes athées, osèrent nier la révélation, la religion d’Etat, la divinisation du pouvoir politique en replaçant le sacré dans le seul coeur de l’homme. D’autres poètes furent persécutés ou exécutés. Malgré la chape de plomb idéologique, un certain nombre de révoltés contre le pouvoir, de libertins opposés aux dogmes, d’apologistes du vin ou d’Eros, de transgresseurs de la loi de Dieu et des interdits religieux furent tout de même relativement tolérés. Cela tient, selon Adonis, au fait que « la poésie est consubstantielle aux Arabes », bien que certains versets du Qor’ân la condamnent avec acrimonie.
Seul un poète aussi libéré qu’Adonis, fruit d’une double haute culture, orientale et occidentale, et nourri de haute mystique (Hallâj, Al-Makzoun, Ibn al-Fârid, Ibn Arabî, selon Anne Wade Minkowski ; Sohrawardî et Niffarî qu’il cite et aussi, inévitablement, Jalâl al-Dîn al-Rûmî), pouvait réussir une synthèse aussi lumineuse entre le courant traditionaliste institutionnel et les courants mystiques plus ou moins cachés qui s’en démarquèrent dans l’ombre. Il écrira plus tard dans célébrations comme s’il avait vu le Sîmorgh sur le mont Qâf : Ma nature est l’hérésie mais la vérité rayonne en moi.
Le soufisme libère le coeur humain de l’abstraction d’un Dieu tyrannique extérieur. Du point de vue le plus extérieur, le Dieu des armées dans la tradition hébraïque n’est pas moins dictatorial et caricatural, comparé à l’intériorisation de l’Imprononçable. En intériorisant en silence le pressentiment de son propre mystère au fond de soi, en prenant conscience de son inconnaissance, en s’ouvrant au vif de la quintessence plénière de l’univers, le soufi sort du champ clos de soi et se libère de son ego narcissique. Expérience de « mort » à laquelle Adonis fait allusion dans son étude expérience et identité. La volatilisation philosophique du moi coïncide avec l’intégration de « Je » transcendantal ouvert à la dimension verticale d’un mythe. Slove et coagula. Le germe de la naissance est dans le fruit de la mort.
En disant : « Le poète fait l’expérience de son identité en faisant celle de son altérité », Adonis remet en question les fondements aristotéliciens de l’identité avec plus de souplesse que Raymond Abellio disant d’une manière plus abrupte : «L’identité est l’altérité absolue ». Adonis voit dans cette exploration « une éclosion continue », écrit-il, « car dans l’autre, le Je découvre son être propre. Le Je est paradoxalement un non-Je », ce en quoi, dans sa respiration verticale, Adonis est merveilleusement non-aristotélicien. Autant dire qu’à l’intérieur de la fiction de soi s’enracine l’énigme du soi infini incluant l’infinité de l’autre, de tous les autres et de tous les mondes ; cet intérieur infini fût-il perçu fugitivement et vécu en silence dans l’abîme de l’inconcevable. A l’heure où les peuples cherchent leur identité tribal « dans la négation de l’autre », Adonis remet les choses en place en portant sur elles un regard visionnaire : « L’identité ne vient pas de l’intérieur, c’est au contraire une interaction vivante et continue entre l’intérieur et l’extérieur ; elle est bien plus de l’ordre de l’ouverture que de la clôture ; elle est interaction, non repli ».
Autrement dit, l’identité est moins un héritage qu’une création. « Une création continue. » Une création mythique. A l’inverse, fermée sur soi, la vérité absolue fossilisée dans les formes fixes du dogmatisme religieux est lettre morte et négation de tout espace mythique. La poésie arabe qui s’en libère est en revanche mouvance, voire émouvante d’un mythe infiniment ouvert. Adonis analyse les étapes de cette révolution retrouvant « le sens profond de sa véritable tradition : une tradition d’innovation et de questionnement».
C’est bien ce que disait le poète des souterrains, Jean Carteret (1906-1980) : « Il faut porter le feu sacré de la révolution (sous-entendu : de la création) dans les eaux gelées de la tradition. » Ce devrait être la seule tâche des poètes aujourd’hui.
Le pouvoir religieux est obscurantiste en exigeant des croyants qu’ils se prosternent devant l’obscurité de ses dogmes. Les poète ne cherche la lumière qu’à la source infinie de soi. D’où ces deux vers d’Adonis dans célébrations : L’obscurité – despote qui encercle l’espace, la lumière – chevalier qui le libère.

• «Adonis le vionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *