Un destin miraculeux (5)

Un destin miraculeux (5)

Ainsi, dans l’expérience mystique, la poésie n’est plus « littérature » au sens banal du terme, mais interrogation sur l’essence humaine et sur l’existence, et aussi désir de changer l’image convenue du monde. La poésie est reconstruction de l’homme et de l’existence ; elle est transfert, transport, c’est-à-dire métaphore, dépassement et changement. (La Prière et l’Epée p238). Par rapport à cette vision transpoétique de la poésie au sens où son interrogation traverse et dépasse la poésie formelle, on mesure toute l’inanité de la poésie sentimentalement poétique sans autre visée que les sensations du poète et sans la moindre ouverture à la transcendance immanente.
{…} dans la métaphore, ce n’est point l’apparent qui parle mais le caché lui-même. Ce n’est pas l’image qui écrit, c’est le sens. Le mystique devient, dans la métaphore, objectivement Autre. Ce n’est donc pas lui qui énonce le sens et qui le traduit en image : c’est le sens lui-même qui énonce et écrit l’image. Ce n’est pas le mystique qui pense et qui écrit, il est pensé et il est écrit. (Op.pp.240-241.)
Autrement dit, le poète mystique ne fait pas des livres comme on fait des souliers (l’expression est du marquis de Sade à propos de Restif de la Bretonne) ; il est traversé. C’est pourquoi Jean-Carteret disait du poète qu’il est l’homme le plus troué du monde.
Pour le mystique, le monde de l’idéal n’est plus un monde imaginaire ou illusoire ; il se manifeste au contraire tel qu’il est : un monde ancré au coeur des apparences mais voué à transformer celles-ci. Dans ce monde idéal, le spirituel prend corps et le corporel se spiritualise. {…} Les contradictions, dès lors, s’effacent, et le monde sensible devient la présence même de l’Un. (Op.cit.,p.243.)
La spiritualité du corps et la corporéité de l’esprit sont l’aboutissement d’un des processus opératoires du grand oeuvre alchimique. « Alchimie » et un des chapitres de son recueil «Singuliers», dont nous parlerons en dernier lieu. Le mot est d’origine arabe, «al kimiya» désignant la pierre philosophale. Dans la phénomologie husserlienne, la conscience transcendantale est transnaturelle ; elle est d’une autre nature que la nature de l’esprit corporel indissociable du corps spirituel. Il y a dans l’oeuvre d’Adonis des signes furtifs de cette troisième dimension transnaturelle; d’où l’hermétisme apparent de ses métaphores poétiques qui donnent voix au caché. L’expérience de l’amour est donc une expérience de connaissance ; elle délivre au mystique un savoir non rationnel sur les secrets de l’univers et de l’existence. Le coeur, par cet amour, devient l’oeil grâce auquel le Moi contemple l’Un et devient Un, et la pensée n’est plus qu’une lumière éclairant la vision intérieure. (Op.cit.,p.245.)
Haute mystique universelle et, par essence, transreligieuse.
XIII. Mysticisme et surréalité (1989)
Ici encore, Adonis fait de lumineux rapprochements entre l’expérience mystique et l’aventure surréaliste :
C’est par sa nature « hérétique » que l’ecriture mystique, créant pour les mots un espace différent, s’apparente à l’ « hérésie » surréaliste. (Op.cit,.p.250.)
À ce qui est, pour le mystique de l’ordre du caché, de l’inconnu, de l’invisible, du transcendant, correspond dans l’expérience surréaliste le monde de l’inconscient, l’inconnu à peine perceptible dans la vie courante, mais qui, une fois entrevu, semble appeler une exploration toujours plus approfondie.
{…} À l’extase des mystiques correspond l’ « illumination » des surréalistes. (Op.cit.,pp.251-252.)
Adonis n’éclaire pas seulement les analogies entre mysticisme et surréalisme, notamment dans leur point de départ : le « refus de la condition humaine », liée au constat rimbaldien « la vraie vie est absente», et dans leur but : la recherche d’un ‘point suprême » au-delà des oppositions binaires ; mais aussi leurs différences fondamentales, le rêve chez les surréalistes ne s’ouvrant pas sur l’infini intérieur intuitivement présent dans le coeur des mystiques.
Dans cette optique, René Daumal, l’animateur du Grand Jeu, était plus proche du soufisme que les surréalistes. De surcroît, si l’étude d’Adonis sur Rimbaud mystique (1992)5 avait été publiée à l’époque du Grand Jeu, René Daumal n’aurait pas manqué d’en faire l’éloge le plus vif, car la lecture d’Adonis est plus pénétrante, plus transpoétique, donc moins littéraire que celles de Rolland de René-ville et de Denis Seurat.
Il va de soi que son essai est infiniment plus riche que notre approche forcément réductrice, même si elle s’efforce d’en capter les lignes les plus essentielles.
XIV. L’écriture aujourd’hui (1986) {Écrire, c’est être} contre l’écriture première : c’est-à-dire contre tout pouvoir, qu’il soit terrestre ou céleste. L’écriture tire son autorité de ses lois internes et non pas de lois extrinsèques. Le pouvoir de l’écriture est intérieur, sinon l’écriture ne sera qu’un renforcement du pouvoir extérieur. {…} Être écrivain dans le monde d’aujourd’hui, c’est être avant tout du côté du non-pouvoir, s’opposer à toutes les formes de pouvoirs. C’est incarner un défi perpetuel. L’écrivain se doit d’être le témoin d’un monde plus humain, plus libre et plus beau. {Écrire, c’est} affirmer que l’homme est plus sagace que les dieux, qu’il est le premier écrivain parce qu’il est le premier lecteur (Op.cit., pp.329-330.) Aux yeux de Pierre Bettencourt, l’humanité se partage en deux espèces : les grands prédateurs et les petits mammifères. D’un côté, les hommes de puissance qui abusent du pouvoir de l’homme sur l’homme. De l’autre, les hommes de connaissance qui, comme Adonis, sont animés par un désir d’ouverture, de communication la plus lumineuse/chaleureuse possible, d’amour et de communion. XV. « La transparence est aussi un voile »
Au terme de ce voyage entre la prière et l’épée, comment ne pas reconnaître que notre identité occidentale est illusoire dans la mesure où elle n’intègre pas l’Autre –l’orientale- que nous sommes de toute éternité. « Franchir son occident afin de voir en soi se lever son orient constitue le voyage que chacun est appelé à entreprendre», écrit le poète alchimiste Robert Marteau.
Notre compréhension de la culture arabe ne peut résulter que de notre propre compréhension ouverte à l’identité des contraires. Nous sommes par essence les alter ego des Arabes et des Orientaux. Nous faisons partie comme eux du même Nous transcendantal. L’interdépendance universelle, ou l’intersubjectivité absolue des âtres et des choses, régit l’essence de la vie au-delà des langues, des civilisations et des cultures.
À la croisée des chemins entre l’Occident et l’Orient, les yeux d’Adonis sont ouverts : le fruit occidental pourrit en même temps que le fruit oriental. Dans l’humus de ce pourrissement germe déjà la promesse d’une nouvelle aurore dont on peut voir le présage dans la Prière et l’épée : un point de repère prophétique, un précieux et fabuleux témoignage. Comme le disait Raymond Abellio, le fumier d’aujourd’hui est l’engrais de demain. L’ensemencement de la « parole de vérité » d’Adonis est un engrais qui tient du miracle. C’est la Vie de la vie qui écrit le livre à venir de la vie, et des morts et des renaissances.
« Mon corps est mon chemin », dit-il dans Chronique des branches9.
Que chacun suive le chemin de son corps ! « Le vin tire son ivresse de nous, et non pas nous de lui ; le corps existe à cause de nous, et non pas nous à cause de lui », écrit Rûmî dans son Mathnauî10. Le secret du corps de l’univers, ou du « Qui ? » ou du « Quoi ? », résiste absolument à toute approche et nous échappe. Avec Adonis, reconnaissons humblement notre lumineuse ignorance. Parler au nom d’Allâh est une supercherie aussi absurde que de parler du sommeil profond où tout ego fictifs s’oublie an toute inconnaissance de soi. Tel est le sens du hadith d’Adonis dans Célébrations6 :
La transparence est aussi un voile De même le soleil est presque une ombre.

• «Adonis le vionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher,
14,94 euros

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