Un destin miraculeux (6)

Un destin miraculeux (6)

Dans « L’autre chemin vers le Moi», publié en 19991 dans le n° 16 de la revue Détours d’écriture, avant d’être intégré dans La Prière et l’Epée, Adonis nous précise qu’il a écrit la plus grande partie des chants de Mibyar le Damascène en 1960-1961 « sous le ciel gris mais illuminant de Paris ».
Il a trente ans. Il a obtenu du gouvernement français une bourse d’études d’un an. L’écriture de ce recueil remet en question toute la poétique de la langue arabe. « Tu ouvres un espace nouveau », lui écrira plus tard Guillevic. Certes, mais Adonis apporte la nouveauté d’une écriture créatrice : avancée révolutionnaire par rapport au statu quo de la poésie arabe.
Damascène c’est-à-dire celui qui est de Damas : nom dérivé du latin Damascus vanant du grec Damaskos vanant lui-même de l’hébreu Dammesek.
Dans la genèse, l’intendant d’Abraham est appelé Dammesek Eliezer. Peut-être est Eliezer était-il de Damas qui passe pour avoir été le berceau du monde. Ce fut un lieu mythique. Quant au roi Mihyar, Adonis fait de lui son dieu et son confident comme Nietzsch de Zarathoustra.
Mihyar, « Chevalier d’étranges paroles », « prophète du voyage et des paroles errantes », c’est en quelque sorte le double d’Adonis, celui qui écrit par sa main et parle par sa bouche. Mihyar, c’est la mythobiographie de l’âme d’Adonis. Son identité est infinie. Mihyar est son « jumeau », « son saint barbare », « Prophète et semeur de doute », « Maître des ombres » et « des ténèbres », «Prince du vide » :
Je ne connais pas de limites
Pas de rivage dernier
À ses yeux, le poison est un remède, le jour est la nuit, la pierre un miroir, la foudre son épouse, la raison une folie, le refus son évangile, la mort une amie. Les Chants de Mihyar viennent d’une « terre enivrée » née de l’imaginaire métaphysique d’Adonis. S’il se sent en exil chez lui, à Beyrouth, comme il le fut à Damas, ainsi –dans l’univers des métamorphoses de Mihyar- est-il à l’étranger chez lui. Si les cinq sens sont les prisons de l’âme, Adonis s’en échappe en transfigurant l’univers sensible.
Ses images sont d’une telle richesse et d’une audace qui rappelle ici et là les Chants de Maldoror qu’il est impossible de les décrire. Aucun commentaire, fût-il incommensurable, ne pourrait en épuiser la corne d’abondance. Dans sa préface à «Désert», André Velter évoque la grandeur de Mhyar en un très beau raccourci : Adonis improvise les psaumes d’un homme qui fait du temps son désert et de l’espace sa folie. Avec Mihyar, il va au coeur du chant, dilapidant les héritages, effaçant les frontières, écoutant le soleil, caressant l’ombre, accueillant la lumière des nuits et s’arrêttant pour renaître au bord d’une source de sang.
À première vue, il est surprenant que cet immense poème dionysiaque aux mille parfums d’Orient soit né sous le ciel gris de Paris. Mais ce chant, on sent bien qu’Adonis le porte dans son sang. À l’âge de trente ans, il est habité par l’union des contraires :
Nous mourrons si nous ne créons pas les dieux
Nous mourrons si nous ne les tuons pas
« Nouveau Noé » cherchant « un dieu nouveau », il chante la clarté de l’errance, « le retour du soleil », «la roche amoureuse », tout en célébrant les noces de la naissance et de la mort traversées –et l’une et l’autre- par l’infinité de la vie. C’est un voyage initiatique dans la «Vallée de l’Etonnement ». Il a tourné le dos à la lumière du monde pour partir vers une autre lumière, certes invisible et informelle, mais source cachée du jour et de la nuit. « Tue-moi, ô vérité », écrit-il dans son avant-dernier poème, pour renaître en elle, délivré de soi. «Poème des mystères et des racines», il chante l’agonie du monde et la naissance d’un monde nouveau à bâtir sur l’âme :
Tels sont nos chemins-
Nous épousons la foudre,
Nous lavons la pourriture de la terre
Que nous remplissons du cri des choses nouvelle.
Telles sont nos frontières-
Nous sommes plus verts que la mer, Plus jeunes que le jour.
Le soleil entre nos doigts est un dé vert.
XVII. Tombeau pour New York Comme l’écrit Anne Wade Minkowski dans sa « Note préliminaire» à ce recueil d’Adonis publié en français en 1986 :
Il est difficile pour les Occidentaux d’imaginer l’ébranlement qu’a pu provoquer chez le public arabes (et on sait la place importante que tient le poésie dans la vie quotidienne des Arabes) l’abandon total de la rime, même interne ou fragmentaire, de la métrique, même interrompue, de la forme – serait-ce une forme inhabituelle mais préservant un alignement régulier des vers sur la plage. Les Chants de Mihyar le Damascène, avec leur alternance de « psaumes » au souffle puissant et de courts poèmes en demi-teintes, font presque figure de classiques par rapport aux interrogations heurtées, aux énoncés lancés dans un désordre apparent, aux rythmes rapides révélateurs d’urgence, constituant la trame de ces textes que l’on hésite à qualifier de poèmes en prose, tant il est vrai qu’ici les cloisonnements disparaissent, ne laissant la place qu’à la primauté du verbe.
Cette poétique de rupture fut publiée à Beyrouth entre 1969 et 1971, bien avant les années d’enfer qui transformèrent la ville en squelette de Dionysos jusqu’à la rendre méconnaissable. En 1971, Adonis fit un séjour aux Etats-Unis où le Syria-Lebanon Award of the International Poetry Forum lui fut décerné à Pittsburgh. Après le chant d’amour de Mihyar, le chant de haine. «Tombeau» est écrit entre le 25 mars à New York et le 15 mai 1971 à Bikfaya.
Adonis ne porte pas les Etats-Unis d’Amérique dans son coeur. Cette prétendue civilisation le révulse. Sa vision de New York, « General Motors de la mort », est apocalyptique au sens cataclysmique du mot, et non pas au sens étymologico-mystique de « révélation ». Après des envolées lyriques sur l’enfer de New York, la Grande Idole de Wall Street, les ordures de Harlem, les poissons de Central Park, les crimes de Nixon (« combien d’enfants as-tu tués aujourd’hui ? »), il met l’orgueilleuse Métagalopolis en équation : New York + New York = tombeau ou toute chose en provenance de tombeau.
New York-New York = le soleil.
Dans «Tombeau pour New York», Adonis est animé par une sorte de fureur prophétique. C’est un poème politique qui s’en prend, moins à Manhattan –« une jambe dans le ciel, l’autre dans l’eau »- qu’à New York comme symbole de l’âge américain. Les espaces magiques de Greenwich Village, de SoHo (South Houston), de TriBeCa (Triangle Below Canal Street) ou de Chinatown, Adonis n’en parle pas.
Ce n’est pas le Chelsa Hotel où vécurent Jackson Pollok, Sarah Bernhardt et Tennessee Wiliams qui retient son attention, mais le `Lincoln Center ou le Chrysler Building. Ses images explosives dénoncent le pouvoir de l’argent, le visage d’IBM, la guerre, l’impérialisme américain et « toute chose à vendre: le jour et la nuit la pierre de la Mecque et l’eau du Tigre».
Par moments, on croirait entendre Alln Ginsberg. Au fond, Adonis écrit à New York un poème proche de l’écriture de la beat génération, un poème enflammé dont la matière première volcanique charrie des noms comme Cuba, Castro, Guevara, Marx, Lénine, Mao Tsé-toung, Hanoï, Hô Chi Minh, Dayan, Jérusalem, le Nil, mais aussi des noms de poètes comme Whitman, Cavafy, Seféris, Niffarï, Gibran et Yves Bonnefoy.
Tous emportés par le torrent de ses images, « par le char de l’eau originelle, le char des images qui blessent Aristote et Descartes », précise-t-il au terme de son poème qui s’achève en s’ouvrant sur des métaphores magiques :
« là où l’écriture devient palmier et le palmier tourterelle ». Poème baroque et unique dans son genre. Écrit à Beyrouth en automne 1970, Prologue à l’histoire des Iâ’ifa «se réfère, selon la note d’Anne Wade Minkowski en bas de page, « aux rois des petites dynasties qui se partagèrent le pouvoir en Espagne dans la première moitié du Xème siècle, après la chute de l’émirat fondé par les Omeyyades ».
Prétexte pour lier « l’étrange à l’étrange » en évoquant le sommeil des hommes, le déclin, le « temps des cendres » et les métamorphoses de Beyrouth, de Damas devenu « Beyrouth la veille », d’Oran, de Gaza, de Jérusalem ou de Haïfa et de Kâzimiyyah- faubourg de Bagdad.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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