Un Khatibi qui n’est pas du meilleur cru

«Pèlerinage d’un artiste amoureux» commence comme «Le roman de la momie» de Théophile Gautier. Un soir pluvieux, l’humidité d’un mur révèle une excavation où loge une lettre dans le livre de Khatibi. Un égyptologue découvre un parchemin, enfoui dans un sarcophage, dans le livre de Gautier. L’une et l’autre des missives exhumées dévoilent le secret d’une histoire d’amour. Le parallèle entre le roman de Gautier et celui de Khatibi se confirme par la découverte du cadavre d’une femme emmurée. Mais l’analogie entre les deux romans ne va pas plus loin. Parce que dans le livre de l’auteur français, l’histoire d’amour déterrée constitue l’objet du roman. Celle qui est inscrite sur un bout de papier à Fès constitue, en revanche, le prétexte à un long voyage entrepris par Raïssi, le personnage principal.
L’auteur de la lettre emmurée supplie en effet le découvreur de son secret de faire le pèlerinage jusqu’à La Mecque pour demander pardon au prophète de la femme dont il a provoqué la mort et qu’il a cachée dans un mur. À l’exception du long voyage qu’elle va enclencher, l’on ne trouvera pas de rapport entre l’histoire enfouie dans le mur et celles que va vivre Raïssi à partir de 1896. Certes, de l’amour, il y en a. Le livre entier est empreint de sensualisme. À l’image des ébats du personnage principal avec une Sicilienne dont il va tomber amoureux et qui ne le quittera pas durant les étapes de son voyage. Cet érotisme est globalement conforme à l’idée que se font les écrivains et les peintres orientalistes du rapport des hommes aux femmes dans les pays arabes. Il est entouré de nonchalance, régulièrement ponctué par l’appel à la prière. « Pendant la prière, Raïssi oublia le texte coranique, il balbutia en pensant à la Sicilienne. Quel souvenir ! Un jour, au lit, juste au moment de la pénétrer, il entendit le muezzin lancer son appel à la prière. Moment troublant lorsqu’elle l’attira vers elle en lui chuchotant à l’oreille : viens!» Ce que sait très probablement Abdelkébir Khatibi, c’est que l’érotisme dans la littérature arabe n’est pas basé sur la transgression d’un interdit religieux comme cela est très largement le cas dans l’Occident. Un livre comme « Le jardin parfumé » du Cheikh Nefzaoui, montre la coupure qui existe entre la représentation de l’érotisme dans les deux cultures. La religion y est considérée comme une bénédiction supplémentaire à la volupté. Ceci pour dire que Khatibi a sacrifié à une mode largement répandue. Celle qui consiste à parler du Maroc et des Marocains pour des lecteurs étrangers. Et cela génère au mieux des détails superfétatoires, au pire un service conforme à la commande de l’autre.
Des détails qui plairont aux lecteurs existent aussi. À l’instar de la scène du naufrage du navire qui transportait Raïssi vers La Mecque. Les images du narrateur, de même que la violence et la contradiction des sentiments qu’elle fait naître chez les naufragés donnent un plaisir certain à la lecture. On adhère ainsi à certains détails dans ce livre, mais non pas à l’ensemble. Raïssi dit à un moment à son vis-à-vis : « Mon art est celui de l’harmonie stable, entre la matière, la forme et le signe décoratif ». Cette phrase peut définir l’écriture de Khatibi. Il manque un nerf vivant à son livre qui n’étaie pas l’idée du changement. Malgré la longue période sur laquelle s’étend la narration des faits, un sentiment d’immobilité domine à l’issue de la lecture de cette oeuvre.
D’autre part, après le pèlerinage, Raïssi s’empare de la narration. C’est un procédé assez peu habituel pour ne pas être salué. L’auteur estime que cette épreuve a assez mûri son personnage pour lui laisser le soin de raconter les faits. Et c’est à partir de ce moment que l’histoire de Raïssi se confond avec l’Histoire du Maroc.
La résistance, la guerre du Rif, la Seconde guerre, tout y passe, mais sans pour autant que le récit ne tienne le lecteur. Au bout du compte, ce roman tant attendu de Khatibi déçoit à la lecture. On attend mieux de l’auteur de « La mémoire tatouée ».

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