Un malhoune sensuel

Un malhoune sensuel

«Son chant est troublant; les inflexions de sa voix évoquent les accents de violoncelle dans le prélude de la Suite pour violoncelle de Bach ». Les propos sont ceux de l’écrivain J. M. G. Le Clézio qui présentait Touria Hadraoui pour la première fois en 1997 sur les ondes de France-Musiques. Troublante, Hadraoui l’est effectivement, et pas uniquement par son chant et sa voix, mais aussi par son parcours atypique. L’histoire de cette femme est une succession d’amours, non physiques et charnels, mais essentiellement spirituels.
Avant de plonger dans une grande histoire d’amour avec le malhoune, qui a survécu jusqu’à nos jours, elle a caressé d’autres rêves, mêlés pour certains de désillusions, mais aussi de joies.
La cantatrice, née en 1957, s’est d’abord entichée de philosophie. Dans son parcours scolaire et universitaire, ses « amants » n’étaient autres que les philosophes de l’âge d’or musulman, Ibn Rochd, Ibn Sina, El Ghazali pour ne citer que ceux-là. L’attrait de la philosophie était tellement grand que la jeune Touria a décidé à l’époque d’en faire son gagne-pain en tant que professeur.
Enseigner la pensée de ces géants aux jeunes générations était sa manière à elle de les préparer aux péripéties de la vie. Elle l’a fait pendant quatre années dans deux lycées de Casablanca, ville qui l’a accueillie depuis.
Cette passion du début ne tardera pas à se transformer en une sorte de cage idéologique. Les textes philosophiques ne sont finalement pas arrivés à étancher sa soif de la connaissance, elle dont la curiosité n’a pas de limites. Et c’est sans la moindre hésitation qu’elle s’est lancée en 1986 dans l’aventure de « Kalima »,. Ses articles ont à chaque fois suscité le débat, comme c’est le cas pour ce reportage, récit d’une année passée en compagnie de prostitués marocaines, ou encore son enquête sur la marge de liberté dont disposait une presse nationale étroitement surveillée par les autorités de l’époque. Un audace qui a fait la réputation de ce mensuel féminin mais qui a également signé son arrêt de mort.
Deux années à peine après sa parution, la revue a été interdite et Touria Hadraoui de se retrouver en quête d’un nouvel amour, une nouvelle passion. Cette fois-ci, elle n’a pas mis longtemps avant d’être piquée de nouveau par une fléchette de Cupidon. C’est donc la même année qu’elle s’est jetée dans les bras d’un autre « amant », le malhoune cette fois-ci. Sa rencontre avec un grand mâalem, Haj Benmoussa, a littéralement chamboulé sa vie. La journaliste qui ne jurait que par reportages et enquêtes fracassantes s’est retrouvée éprise d’une musique traditionnelle née aux fins fonds du Sud marocain au IXème siècle mais développée par les artisans des villes impériales telles que Fès, Marrakech et Meknès. Mais les racines de cette passion dataient de sa toute tendre enfance. A l’âge de 9 ans, celle à qui, parmi dix frères et soeurs, on demandait de chanter à des réunions de familles et fêtes traditionnelles, a découvert pour la première fois la diva Oum Kalthoum.
Bercée par la voix de cette grande dame de la chanson arabe, sa vocation de cantatrice commençait doucement à naître pour n’éclore que plusieurs années plus tard. Une qasida de malhoune dans la bouche d’une femme, c’est très rare. C’est même du jamais vu dans une société où les valeurs culturelles sont très conservatrices. Touria Hadraoui est alors devenue la première femme à chanter ce genre musical dont les textes, traitent de nombreux sujets. Amour, désir, beauté sont chantés dans un subtile mélange entre profane et sacré par une voix féminine, chaleureuse, mélodieuse, à la limite du sensuel.
Un mélange très bien traduit dans son premier CD, intitulé tout simplement « Malhoune », qu’elle vient de sortir. Durant la même période, elle s’est découverte un penchant vers l’écriture, elle qui côtoie chaque jour un poète, son mari Abdellah Zrika. Son premier roman, paru aux Editions Le Fennec a pour nom « Une Enfance marocaine », décrit une société où les traditions patriarcales sont plus qu’enracinées. Une première expérience qui sera enrichie par une seconde, la romancière étant en train de travailler sur son second livre.
Durant toutes ces périodes, son amour pour la philosophie, le journalisme, le chant et la musique était accompagné d’un militantisme acharné pour la défense des droits de la femme. C’est que Touria Hadraoui est une grande féministe. N’est-ce pas elle qui s’est illustrée dans un domaine où il n’y avait pas de place pour le « sexe faible » ? Elle y a excellé, femme, accompagnant un parterre de musiciens.

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