Un musée en veilleuse

Vendredi après-midi, tout semblait normal à Rabat. La ville résonnait au rythme des mêmes bruits, sauf à un endroit. Au croisement de la rue Allal Ben Abdellah et l’avenue Moulay Hassan, le chantier de la construction du musée national d’art contemporain était anormalement calme. Certes, on voyait une grue et des engins, mais les ouvriers étaient absents. Il n’y avait guère qu’un gardien sexagénaire, heureux de faire un bout de conversation avec des personnes curieuses de la solitude des lieux. «Les travaux sont arrêtés depuis près d’un mois», nous dit-il. Depuis un mois ! Et pourquoi ? Le gardien des lieux l’ignorait, mais il avait charge de veiller sur le matériel en place et de mettre les fondations déjà avancées à l’abri des squatters. Le sous-sol du musée est terminé. On voit même des piliers s’élever pour supporter les étages supérieurs. On constate aussi deux villas inhabitées. Elles datent des années vingt et jurent avec l’architecture de la construction en cours. L’une des villas jouxte, jusqu’à les toucher, les fondations du musée. On sent que ces deux villas ont dû gêner l’architecte dans ses plans. On se demande aussi quel intérêt peuvent-elles bien avoir pour rechigner à les détruire. Là n’est pas toutefois la question, puisque c’est de l’interruption des travaux du musée qu’il s’agit.
Mohammed Bouzebaâ, directeur-général de TGTC (Travaux généraux de construction de Casablanca), entreprise à laquelle la construction de l’édifice a été confiée, n’en revient pas d’une pareille décision. Il dit qu’il a commencé par recevoir un ordre verbal du ministère de la Culture et de la Communication le sommant d’arrêter les travaux. Quelques jours après, le 18 septembre à 10 h précisément, «des responsables de la Wilaya accompagnés des éléments des Forces Auxiliaires ont arrêté le chantier par la force». Bouzebaâ ne comprend pas que l’on puisse arrêter un chantier, employant une centaine d’ouvriers, et mobilisant du matériel très coûteux. Il ajoute que la Wilaya ne lui a pas donné la moindre justification sur les raisons de l’arrêt des travaux. Il précise toutefois qu’il a entendu dire que c’est l’architecture du site qui serait mise en cause.
L’architecte qui a dessiné les plans de ce musée est Rachid Andaloussi. Il dit que « le Wali de Rabat-Salé est passé un jour à proximité du chantier et il a décidé d’arrêter les travaux ». Il ignore également le pourquoi de cette décision. On ne m’a pas donné d’explications, affirme l’architecte. « Il n’y a même pas de note écrite signifiant l’arrêt des travaux. J’ai pris connaissance de cette décision par téléphone ». Rachid Andaloussi aurait entendu dire toutefois que c’est «la défiguration de la ville» qui serait à l’origine de la mise en veilleuse du chantier. Et de s’écrier : «Moi, je ne défigure rien du tout. J’ai conservé les deux villas qui intègrent le site».
Un haut responsable du ministère de la Culture, qui a suivi le projet depuis le début, précise que «les travaux du musée sont arrêtés momentanément, et vont reprendre incessamment». Il explique que cette décision a été prise en raison des modifications que l’architecte doit apporter à l’édifice. Il ajoute que le Ministère de la Culture n’a pas donné d’instructions à une quelconque autorité pour arrêter le chantier. Un employé à la Wilaya de Rabat-Salé affirme pour sa part que «c’est le ministère de la Culture qui a décidé d’arrêter les travaux. Nous n’avons aucun rapport direct avec ce projet qui relève des compétences du ministère de la Culture et de la municipalité». Voilà de quoi mettre en appétit sur les dessous de cette affaire qui suscite plusieurs interrogations. Pour le reste, personne ne peut nier l’importance d’un musée national d’art contemporain dans notre pays. Plusieurs aberrations ont accompagné la construction de celui de Rabat. Il a été réfléchi indépendamment des collections appelées à y loger. On peut se demander alors de quelle vie ce musée va tirer son identité. Le ministère de la culture a commandé de surcroît, par courrier, une pièce à de nombreux artistes au Maroc.
Que veut dire un musée national qui présente une pièce de chaque artiste ? Tous les plasticiens de ce pays ne sont pas aussi intéressants les uns que les autres. Cette lettre précise en plus la taille des oeuvres aux artistes. Il est curieux de noter dans ce sens que nombre d’entre elles présentent une taille uniforme. Un musée d’art contemporain qui marche au pas, on a du mal à l’imaginer. En dépit de tous ces manques, on attendait impatiemment un musée d’art contemporain, digne de ce nom, dans notre pays. Il est anormal que les arts plastiques affichent une grande vitalité dans ce pays, et que les édifices appelés à les abriter soient inexistants.

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