Un photographe intimiste

Saâd Tazi pratique la photo de A jusqu’à Z. Il fait tout, y compris les tirages. Ce qui lui donne une maîtrise totale de son art. Et cela se lit sans peine sur ses photos qui ne présentent pas les infimes égratignures, les grains de poussière et parfois jusqu’à la trace des doigts qui s’empreint sur les clichés des photographes qui sont contraints de livrer leurs pellicules à des tireurs au Maroc. Ceux qui aiment la photo le savent, la qualité d’une photographie dépend aussi du tireur qui suit les recommandations de l’artiste, lui permet d’exprimer tous les effets qu’il veut donner à son oeuvre. Malheureusement les tireurs de photographies artistiques sont de plus en plus rares dans notre pays. Ce qui oblige un bon nombre de photographes à faire des tirages ailleurs, et lorsqu’ils n’en ont pas les moyens, c’est l’oeuvre qui en pâtit. Saâd Tazi n’est donc pas confronté à ce genre de problème. Son souci est celui de tout artiste exigeant. Il passe en effet plusieurs heures pour tirer ses photos, se dépense avant d’obtenir un résultat proche de celui qu’il veut atteindre. « Le tirage est ce qui me permet d’exprimer jusqu’au bout ma pensée photographique » dit-il.
Les photographies de Saâd Tazi dégagent une atmosphère, imposent une ambiance. Leur rythme général est la touche intimiste. Cette touche est accentuée par la prédominance des tons sombres dans les photographies de l’artiste. Il n’aime pas la lumière éclatante, mais celle qui est tamisée, qui invite l’oeil et l’esprit à entrer dans l’espace de l’objet photographié. Tazi fixe surtout des lieux. C’est un photographe itinérant. Il aime garder une trace des endroits qui l’ont ému. Sa démarche s’apparente à celle des touristes qui aiment garder un souvenir de leur voyage.
Évidemment la nature artistique de son travail distingue ses photographies de celles des touristes. Mais dans le principe, Tazi s’attache exclusivement à fixer les objets qui l’ont marqué lors de ses déplacements. D’autre part, il y a beaucoup de plantes et une absence de l’homme dans les photographies de l’artiste. Cette absence ne signifie pas un rejet de l’humain. « Je photographie des lieux ordinaires, mais qui dégagent l’intimité des personnes avec ces lieux ». En atteste une belle photo représentant un roseau dans un jardin. Le roseau porte diverses inscriptions et graffitis. Les gens qui sont passés à côté ont éprouvé le besoin d’y marquer leur passage, d’immortaliser un moment. À vrai dire, le travail entier de Saâd Tazi loge dans cette photographie. L’homme n’y est pas présent tout en étant dedans. L’absence de l’homme n’est donc qu’une façon de montrer le vide qu’il laisse quand il n’est pas là. Une façon aussi de dire qu’il n’est pas possible d’appréhender des objets indépendamment de leur rencontre avec l’homme. Et puis, il y a l’oeil du photographe.
L’objectif n’arrive jamais à cacher l’émotion manifeste de Saâd Tazi. Il prend de nombreuses photos avant de trouver celle qui traduit l’émotion qu’il veut communiquer. Il observe d’ailleurs très peu de distance à l’égard des objets photographiés. C’est pour cela que l’on trouve généralement un seul motif dans ses photos. Le trouble de l’artiste est présent jusque dans les contours flous et indécis de ses photographies. En fait, cette distance que l’artiste rompt entièrement, et l’émotion qu’il accepte ouvertement comme un parti pris de son esthétique est ce qui humanise ses photos.
Saâd Tazi est né en 1966 à Casablanca. Il a exposé pour la première fois à Talence (près de Bordeaux). C’était en 1986. Sa première exposition au Maroc remonte à 1993. Il se réclame de Touhami Ennadre. Qu’on retienne son nom. Il ne faut pas s’étonner de voir cet artiste devenir aussi grand que l’homme qu’il admire.

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