Un poète dans sa Tour d’Ivoire

ALM : Comment expliquez-vous la prédominance de la nature et des interrogations existentielles dans votre poésie ?
Carlos Marzal : Cette présence s’explique par le lieu où j’habite. Je vis dans un cadre très méditerranéen. Je suis sûr que le paysage déteint non seulement sur le caractère des personnes, mais le configure. Le soleil, la mer, la lumière ne sont pas un simple décor dans lequel nous évoluons, mais sont une partie intégrante de notre culture. Il est normal que les éléments qui composent ma culture entrent dans ma poésie. Quant à la thématique existentielle, elle est fondamentale dans la littérature. Au bout du compte, l’art essaie de sonder le mystère de l’homme. Il tend à répondre à cette question : qui est l’homme ? C’est une préoccupation commune à toutes les cultures et à toutes les langues.
Votre poésie est éthérée. Elle est au-dessus des soucis quotidiens. N’avez-vous pas l’impression de fuir la vie de tous les jours ?
Je suis convaincu que la réflexion abstraite fait partie du quotidien. Dans mes précédents écrits, j’étais préoccupé par le quotidien. Mais cela ne me convenait pas en tant que poète. D’ailleurs, s’il faut absolument chercher le quotidien dans ma poésie actuelle, ça serait dans les considérations abstraites – plus nombreuses qu’on ne le croit dans notre vie courante. Ce qu’on appelle le quotidien, dans son acception largement admise, est éphémère. En revanche, les interrogations qui collent à l’homme, à sa vie intérieure résistent au temps. Ce sont elles qui assurent la continuité de la tradition littéraire.
Est-ce que vous ne cherchez pas à parler des choses de la vie quotidienne parce que vous les jugez peu poétiques ?
Les ingrédients du quotidien peuvent faire partie de la poésie. Dans la tradition espagnole, il existe des poètes qui font des menus faits du quotidien l’objet de leur littérature. Le chanteur du quotidien, c’était Pablo Neruda. Tout pouvait entrer dans sa poésie : les olives, l’eau, la pharmacie, l’huile… Cela dit, la poésie qui m’intéresse, celle qui m’interpelle et m’émeut, part certes du quotidien, mais pour le transcender et atteindre des sphères élevées.
En tant que poète, quand un sujet d’actualité vous outrage ou vous indigne, un conflit militaire ou un exode par exemple, comment réagissez-vous à cela ?
Cela me touche en tant que citoyen. Et j’ai un avis sur le sujet. Mais en tant qu’écrivain, il faut que je m’impose une certaine distance vis-à-vis de l’actualité. Pendant le XXe siècle, la poésie engagée a eu un grand impact, mais le lecteur en est lassé aujourd’hui. Je ne suis pas contre l’engagement, en tant que citoyen, en tant qu’individu. Mais que ma poésie se fasse l’écho des petits et grands problèmes qui agitent la vie de tous les jours, non! cela, je n’en veux pas.
Donc, vous séparez entre votre vie de poète et votre vie d’homme ?
Ce n’est pas aussi simple que cela. C’est très difficile de dire que je sépare entre ma vie de poète et mon quotidien en tant qu’homme. Je choisis mes thèmes. On n’écrit pas avec la même intensité sur tous les thèmes.
Un sujet a fait l’actualité récemment entre nos deux pays. Comment avez-vous réagi à l’affaire du rocher Leïla ?
Cette affaire ne m’inspire pas poétiquement parlant. Mais je l’ai vécue et suivie en tant que citoyen. Elle souligne malheureusement un espace de non rencontre, inamical. C’est une affaire absurde, compte tenu de la taille de l’objet du conflit. C’est triste, et en définitive, cela s’est décidé sans prendre l’avis des deux peuples. C’est le propre des décisions politiques qui ne traduisent pas la volonté des citoyens. Nous sommes des voisins et nous le serons toujours. Et si je dois vous dire mon sentiment, je suis beaucoup plus interpellé par les Marocains qui risquent leur vie pour atteindre les côtes espagnols que par un conflit absurde et condamné à être résolu.
Et vous ne traduisez pas cette préoccupation par des articles ?
Je ne suis pas un collaborateur régulier de la presse. Et je collabore seulement aux journaux par des articles d’ordre littéraire.
Vous n’avez pas l’impression d’être une espèce de Robinson Crusoé ou de vivre dans une tour d’ivoire ?
Je sais que l’idée de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire a mauvaise presse. Mais l’on doit savoir que ce sont les écrivains qui se dévouent corps et âme à la littérature qui assurent sa continuité. Les auteurs classiques, ceux qui résistent à l’usure du temps, ont accepté de se dédier exclusivement à la littérature en lui subordonnant tout le reste.
Vous vous réclamez de cet héritage-là ?
En tant que lecteur oui. En tant que poète, j’aspire à être l’ombre de ces écrivains qui ont assuré la continuité de la littérature.

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