Un printemps de chez nous

Un printemps de chez nous

De tout temps le printemps a occupé une place de choix dans l’affectif et l’imaginaire des hommes : agriculteurs, poètes, philosophes, environnementaux, amoureux ou politiciens pour ne citer que ceux-là ont fait des dons de la nature en cette saison une symbolique de leurs actions: fertilité, réussite, renaissance, timidité, douceur et opportunités pour rafraîchir les idées. De fait, il incarne tout ce qui est apaisant et porteur d’espoir puisque les fleurs de toutes sortes emplissent la nature d’encens et d’allégresse. Un apaisement envoûtant versant sa douce influence sur les âmes égarées ou en quête de bonheur. Il se veut «tapageur à couleurs vives, corsages opulents, diamants prodigués» comme le chante A. Daudet. En ce sens, il peut être incarné par un enfant en pétales embrassant par sa pureté tout ce qui est beau et harmonieux pour les hommes. Le printemps qui commence le 21 mars dans l’hémisphère Nord et le 22 septembre dans l’hémisphère Sud, se caractérise par le bourgeonnement et la floraison des plantes, le retour des oiseaux migrateurs et spécialement les cigognes avec leurs déploiements majestueux, le radoucissement de la température et la verdure qui couvre vallées et monticules. Au Maroc, la saison est annoncée par l’éclosion des premiers orangers et amandiers en fleurs de couleurs blanches, roses ou jaunes par la suite. Au fond de tous les vallons du Royaume, les champs sont verts, remplis de coquelicots, de blé naissant.
Toutes les plaines sont aussi envahies de lauriers ou fleurs sauvages. Les paysages offrent une mosaïque d’éclats à l’instar des fameuses cédraies du Rif et de l’Atlas avec leurs lots d’iris parfumés ou de floraisons spectaculaires en couleur d’arc-en-ciel. C’est la saison de l’éclosion spontanée des lis, des narcisses à bouquet, de nivéoles, asphodèles, de lupin jaune, de cladanthes d’Arabie ou trépanes barbue, de crocus violets, de lotiers ou coquelicots et orchidées de toutes formes. La botanique naturelle du Maroc compte quelque 3800 espèces de fleurs. Et dire que c’est le Royaume des parfums qui s’enorgueillit de sa beauté. Le printemps a toujours été accueilli avec bonheur depuis la nuit des temps par les Marocains. La renaissance coloriée de la nature a été associée à la fertilité de la terre et des femmes. L’égayement de la flore a trouvé son écho revalorisant dans les expressions artistiques et culturelles. Il suffit de contempler nos femmes aux champs ou sur les cimes des montagnes pour comprendre le pourquoi de cette multiplicité des couleurs qui fascine plus d’un. L’éclat des couleurs émane de la chaleur apaisante et productive que procure la variété paysagère du printemps.
Le printemps est surtout la saison des «Nzahates», ces pique-niques traditionnels que tous les Marocains tenaient à perdurer. Les habitudes ont évolué dans certaines régions et les pique-niques dominicaux ont pris la relève. La «Nzaha» est une opportunité pour se retrouver sur un coin d’herbe entre amis ou en famille et déguster un bon plat chaud préparé sur les lieux. La Nzaha a toujours été synonyme d’un bon plat préparé dans un coin à l’abri des vents ou sous un arbre. «Mahla nzaha mâ nass lkdam». Elle ne peut être réduite à un simple pique-nique, c’est surtout un art de vivre et une occasion pour partager sa joie et oublier les tracas de la vie quotidienne. En somme c’est une convivialité authentique qu’on retrouve partout au Maroc : villes et campagnes. C’est une pause à aspect récréatif et relaxant pour faire triompher la bonne humeur, la joie et l’allégresse. D’autant plus qu’elle permet aux personnes qui la perpétuent d’échanger les idées et les expériences sur leurs métiers, de tisser de nouvelles amitiés. Les anciens imploraient aussi les Saints alors que les femmes et jeunes filles la convertissaient en rituel de chant et de danse. «Pratiqué dans plusieurs villes du Maroc, ce rituel printanier témoigne de la joie de vivre des Marocains et de leur attachement à la nature, et particulièrement aux jardins qu’on retrouve aux alentours des principales villes impériales», rapporte Rim Bnoussina , une passionnée de ces «Nzahates». Et d’ajouter: «la nzaha se déroule le plus souvent dans une ambiance d’hilarité où l’on s’échange des anecdotes cocasses ou tout simplement, on passe des heures à se raconter des faits drôles et amusants. On partage aussi le succulent plat local». De son côté, Hajja Latifa se rappelle le beau vieux temps et confie à ALM que ces «Nzahates en famille occupaient une place particulière dans l’imaginaire des filles de son âge (les années cinquante). On revivait égayées avec les couleurs de saison du moment qu’on sortait de la routine des maisons et on échappait aux étouffements des espaces cloîtrés. En somme c’était un moment propice d’espoir et de liberté. D’ailleurs plusieurs d’entre nous ont trouvé leurs âmes sœurs lors de ces Nzahates». D’autres conservateurs et protecteurs des traditions ne désespèrent pas car en dépit du changement qui a affecté la société au niveau de la forme, les «Nzahates», ont été substituées par des piques-niques ou randonnées organisées. Les plats copieux ont cédé la place aux sandwichs préparés la veille et la dégustation d’un thé à la menthe en toute détente a été remplacée par des boissons fraîches notamment une eau naturelle lors des randonnées à pieds.
«Il est triste de constater qu’une belle tradition est en train de fléchir et que la sécheresse des dernières années a eu raison des espaces jadis fleurissants. Mais il suffit de quelques goûtes de pluie pour perdurer la beauté naturelle et l’éclat des vallées et prés», explique Haj Brahim Miri, un sexagénaire qui ne raterait pas sa «Nzaha» pour tout l’or du monde.

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