Un rendez-vous manqué

L’art contemporain au Maroc. L’art vivant. L’art d’aujourd’hui. Non pas cet art moderne qu’on nous présente dans des catalogues de peinture, et dont les héros sont accrochés sur plusieurs murs, mais un art situé à l’extrême pointe de l’actualité et dont la nouveauté essentielle réside dans la découverte récente de la valeur d’expression de certains objets.
L’art contemporain – différent de l’art moderne – existe timidement au Maroc. Il est porté par une dizaine de jeunes artistes qui construisent leurs oeuvres à contre-courant de la tendance générale. Ils sont sortis de la problématique identitaire qui a caractérisé la peinture marocaine. Ils ont quitté le support classique où s’imprime cette peinture : la toile, le bois, le papier, le carton… Ils ont abandonné les tubes de peinture pour interroger d’autres formes de l’expression plastique. Il ne s’agit pas de dire que la peinture est morte ou que le temps de la toile est désuet. Il restera toujours des artistes attachés à la peinture par une relation que rien ne peut défaire, et qui sont capables de la renouveler, ne serait-ce que par une touche ou un point. Mais sans être partisan de la peinture ou d’autres formes, il faut admettre que l’art contemporain est très peu montré dans notre pays. Les artistes qui rompent avec ce qui précède.
Les artistes qui se rebellent contre les formes plastiques auxquelles on accordait de la valeur auparavant. Les artistes qui battent en brèche les idées reçues, qui prennent des libertés avec des formes usagées, qui rejettent les vieilleries ; ces artistes-là existent. On ne voit pas souvent leurs travaux, mais ils sont là. Leur manque de visibilité tient au fait qu’il existe très peu d’espaces ouverts à l’art contemporain.
La cathédrale Sacré-Coeur allait devenir, dans le cadre du festival de Casablanca, l’un des hauts lieux de l’art contemporain au Maroc. Pour la première fois dans notre pays, une grande exposition allait permettre d’évaluer l’importance de l’art contemporain dans notre pays. Les contacts ont été pris avec les artistes qui ont commencé à donner corps à des projets. L’annulation de cette manifestation prive malheureusement les amoureux des arts plastiques d’un rendez-vous unique avec l’art contemporain.
Abdellah Karroum, universitaire et chercheur en art contemporain, ne cache pas sa déception : « Les artistes invités à participer au festival de Casablanca préparaient depuis plusieurs mois leurs travaux et attendaient le moment du vernissage pour rencontrer le grand public. Ils ont fait de gros achats pour construire leurs oeuvres. Et puis rien, c’est une occasion unique que l’art marocain rate avec la contemporanéité ». Il n’est pas le seul à exprimer sa déception. Pour Younès Rahmoun qui fait partie des artistes sélectionnés : «Psychologiquement, je me sens très mal. Cela fait quatre mois que je travaille sur le projet. Quatre mois de mobilisation totale, et au bout du compte, rien !» La plasticienne Safae Rouas se console en se disant qu’elle peut réaliser son projet dans un autre cadre. Mais elle regrette amèrement l’annulation du festival. «Pour la première fois, des artistes allaient faire une expo d’oeuvres contemporaines au Maroc. On ne comprendra jamais assez ce que cette exposition aurait pu constituer dans l’histoire de l’art de notre pays». Florence Darsi, commissaire de l’exposition, estime quant à elle que ce n’est pas une peine perdue. « Ce n’est pas du travail perdu ! il y a possibilité de faire une expo plus tard » dit-elle. Plus tard, c’est peut-être déjà hors du nerf de l’art d’aujourd’hui.

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