Un spectacle pour la mémoire

«C’est un spectacle sur la mémoire à partir des poèmes de Ibn Arabi». C’est ainsi que le dramaturge Rachid Mountasar définit «Los caminos del deseo» (les chemins du désir), une pièce de théâtre montée par la compagnie Teatro del Otro. L’idée de mettre sur scène Ibn Arabi vient du fait que ce grand soufi est né justement dans la ville où est établie la compagnie Teatro del Otro : Murcia.
Le rideau ne se lève pas. Un écran diffuse un film en noir et blanc représentant des scènes de la première grande guerre. L’une des guerres les plus meurtrières de l’Histoire des hommes. On voit des obus d’abattre sur les tranchées. Des soldats courir dans tous les sens pour fuir la mort. Une comédienne, enveloppée dans un tissu d’un blanc immaculé, marche sur la scène. Son corps et les mouvements qu’elle esquisse rompent avec la brutalité des images de l’écran. Une deuxième comédienne la rejoint. Elles dansent toutes les deux d’une façon lente et sensuelle. Elles font barrière par leurs corps à la folie des hommes. Un narrateur les rejoint ensuite. Il est interprété par Rachid Mountasar. Habillé à la mode des Arabes andalous, il est assis sur l’extrême gauche de la rampe. Il lit des textes de Ibn Arabi. En espagnol avec un accent très prononcé et en arabe. Les deux comédiennes, Concha Esteve et Gemma Lezaun Etxalar, l’écoutent. Puis, elles jouent à l’intérieur d’un décor très dépouillé.
Quasiment nu à l’exception de quelques pans de tissus blancs. Leur jeu n’a rien à voir avec la gravité du ton du narrateur. Elles sont vivantes, des femmes d’aujourd’hui, qui n’hésitent pas à faire des plaisanteries gauloises, à user de l’humour. Ceux qui comprennent l’espagnol ont ri à plusieurs reprises dans la salle. Le dramaturge a donc fait le choix de rajeunir Ibn Arabi, de ne pas l’embaumer, de ne pas le mettre sur un piédestal. Il a préféré l’installer dans la vie d’aujourd’hui, le mettre au coeur de la problématique identitaire qui rend difficile le rapport des Espagnols à l’héritage arabo-andalou. Les comédiennes ont en effet joué d’une façon conforme aux moeurs d’aujourd’hui. La pièce comprend d’ailleurs plusieurs références à la présence andalouse que le temps n’a pas effacée. Le dramaturge a sciemment choisi un champ lexical truffé de mots qui dérivent de l’arabe comme guadalkebir. «Paradoxalement, on fait tout pour altérer ce métissage. Et si on fait tout pour l’effacer, c’est qu’il y a un véritable problème de la mémoire. Surtout du côté de nos amis espagnols» précise Rachid Mountasar. De ce point de vue-là, «Los caminos del deseo» est d’une actualité brûlante. Elle tombe à pic à un moment où les rapports entre l’Espagne et le Maroc sont au plus bas. Elle attire l’attention sur une question importante : le poids d’une histoire commune et qui est très mal accepté par les Espagnols. Pourtant, la pièce de Mountasar ne dénonce pas. C’est un appel à l’amour, et un rappel de l’union des trois religions monothéistes, chantée par Ibn Arabi. D’autre part, il existe deux principales réserves qu’on peut émettre sur cette pièce. D’abord l’usage quelque peu forcené de l’écran où défilent des images. Des images de désert, d’oiseaux qui planent.
Le tout pour donner une impression de pureté. La musique qui accompagne ces images est de nature à élever l’âme. Mais n’est-ce pas quelque peu excessif en raison du pathos inhérent à ce genre de musique ? Une musique d’Extrême-Orient accompagne également les images. Curieusement, elle passe mieux qu’une musique fondée sur la sensiblerie.
Ensuite, en essayant à tout prix d’adapter les textes de Ibn Arabi à la vie d’aujourd’hui, Mountasar les a peut-être dénaturés de leur teneur originale. Le spectateur en sera juge. Cette pièce sera jouée mercredi 24 juillet à 19 h au complexe culturel Sidi Belyout à Casablanca.

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