Un superbe film baroque

C’est un film d’une énorme profondeur. Il n’est pas obligatoire d’en appeler à la solidarité nationale pour l’aimer. Qu’il soit marocain ou non, «Mille mois» dispense de vrais moments de cinéma. Le titre de ce long-métrage trouve certainement sa signification dans la référence à la sourate du Coran: «la nuit sacrée». Un personnage la récite d’ailleurs dans le film. Ce titre est une allusion claire à la religion, traitée avec une espèce de tendre espièglerie qui l’inscrit dans le quotidien des personnes, et non pas dans un rapport emphatique et déshumanisant.
Une scène dans le début du film est très instructive dans ce sens. Alors qu’un personnage fait sa prière, un coq vient trouver refuge à ses côtés. L’animal était poursuivi par la maîtresse de la maison et son employée qui essayaient de l’attraper, sans doute pour un repas. L’homme en prière, sans rien perdre de son recueillement, se livre à un jeu de complicité avec les assaillantes du coq. Sans regarder un seul instant vers la bête, il la chassait d’un geste de main en direction des deux femmes qui n’attendaient que cela. Le coq opérait des va-et-vient entre ses poursuivantes et l’homme en prière.  
Le titre «Mille mois» ne se réfère pas toutefois seulement au religieux, puisque le chiffre “mille” peut designer la multitude d’histoires qui tissent la trame de cette œuvre. Il existe d’abord celle de l’enfant Mehdi, rôle bien interprété par Fouad Labied, à qui sa mère (Nezha Rahil) et son grand-père (Mohamed Majd) ont menti au sujet de l’absence de son père. Ce dernier, un instituteur, a été emprisonné en raison de ses opinions politiques. Les événements du film se déroulent en 1981 et la situation politique au Maroc pèse sur le film, sans être abordée de façon frontale. L’enfant Mehdi a la charge, hautement honorifique, de veiller sur la chaise de l’instituteur du village. Ce dernier, qui se targue d’être poète, adresse des poèmes langoureux à Saâdia, la belle du village. Il n’est pas le seul à courir après elle.
Un employé des PTT coupe les transmissions des feuilletons égyptiens, au moment où le suspense est à son comble, pour être le seul capable dans le village à en raconter la suite du film à Saâdia. Il y a aussi l’histoire d’un vieux de l’Indochine, remarquablement interprété par Afifi. Ce personnage farouche passe son temps à remplir deux barils d’eau pour arroser un champ de blé. Son pire ennemi est la pluie. Et lorsqu’il a plu, il s’est livré à une confrontation, digne des grandes tragédies, avec la puissance qui arrose son champ. Il existe aussi le récit dramatique de la jeune Malika qui rêvait de changer le monde. Et d’autres histoires encore qui font de «Mille mois» une œuvre polyphonique, dans laquelle chaque acteur tisse un fil de nature à constituer un microcosme de la société marocaine.  Esthétiquement, le baroque est ce qui caractérise encore mieux le foisonnement des histoires et des personnages dans cette œuvre. En ce qui concerne l’écriture cinématographique, Faouzi Bensaïdi réserve une large place aux plans-séquences fixes.
La longue durée de certains plans rappelle le cinéma iranien. Et la principale réserve à émettre sur «Mille mois» a justement trait à quelques longueurs. Il s’agit du premier long-métrage de Faouzi Bensaïdi, et l’on sait qu’il est difficile de résister dans une première œuvre à la tentation de tout dire. Cela étant, les histoires dans «Mille mois» ne sont pas décousues. Ce film possède un fil conducteur si important qu’il peut être haussé au rang de personnage principal : la chaise. L’enfant Mehdi en avait la responsabilité. Son grand-père est acculé à la vendre. L’instituteur est aussi attristé de sa perte que de la belle Saâdia à qui il adressait des poèmes langoureux. Celle-ci convole en justes noces avec le nouveau caïd, superbement interprété par Abdelati Lambarki. La fête du mariage constitue, très probablement, l’un des plus grands moments cinématographiques de la jeune histoire du cinéma marocain. C’est une scène qui se termine dans la débandade totale. L’instituteur reconnaît, pendant la fête, sa chaise volée et s’empare du micro pour crier au scandale ! Le marié, mécontent de la piètre prestation du groupe, demande à son frère, personnage joué par l’imparable Mohamed Bastaoui, d’aller chercher des chikhates ! Déçu par la longue attente de son frère, le caïd laisse en souffrance son mariage pour partir à sa recherche. Il le trouve en compagnie de cheikhates, en train de boire, chanter et danser gaillardement autour d’un feu de bois.
Le caïd sort son fusil et pétarde son frère ! L’instituteur ameute tout le village pour retrouver l’auteur du vol de sa chaise ! L’employé des PTT, qui avait noyé son chagrin dans le vin, efface toute trace de la fête du mariage, en mettant le feu aux chaises et au chapiteau… Une scène loufoque, absurde, mais avant tout cinématographique. Et elle n’est pas la seule à faire de «Mille mois» l’un des meilleurs films marocains de ces dix dernières années.

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