Une bibliothèque hybride

Une bibliothèque hybride

ALM : Aujourd’hui le Maroc : Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs qui ne vous connaissent pas?
Driss Khrouz : Je suis professeur d’université en sciences économiques. Je suis d’abord un chercheur. C’est la qualité à laquelle je tiens le plus. J’ai une certaine expérience dans le domaine de l’administration. J’ai été pendant une dizaine d’années coordinateur au Conseil National de la Jeunesse et de l’Avenir (CNJA). J’ai eu également l’opportunité d’occuper le poste de chef de Cabinet au ministère de l’Education Nationale. C’est une bonne école en matière de relations humaines !
Est-ce que vous avez déjà effectué des recherches à la Bibliothèque Générale ?
J’en ai fait beaucoup. Je ne venais pas chercher des publications en économie, mais des références relatives à l’Histoire. J’avais trouvé des éléments intéressants. Je me souviens particulièrement des estampes et cartes postales datant de 1926.
Justement, on trouve dans la BG une riche documentation pour tout ce qui est antérieur à l’indépendance du Maroc, et pratiquement rien sur les sciences et les disciplines d’aujourd’hui.
La spécialité de la BG demeure les publications relatives au patrimoine et à l’Histoire du Maroc. Je souhaite que cette optique-là soit valorisée, mais sans que la bibliothèque ne se ferme aux disciplines d’aujourd’hui. Il n’y a rien sur la communication, la géographie, la linguistique, la philosophie contemporaine, l’après-soviétisme. Ce qui a manqué, à mon avis à la BG, c’est une vision d’acquisition de la connaissance. Il y a eu des achats importants compte tenu du petit budget, mais ils ne correspondent pas à une politique claire. On a pris un peu de chaque domaine, sans qu’il y ait d’acquisition systématique de pans entiers de la connaissance. Ce qui rend hybride l’établissement. La bibliothèque n’est ni générale, ni spécialisée.
Quel est le budget alloué à la BG?
La BG a toujours bénéficié de la sollicitude du ministère de la Culture qui lui accorde une place très importante dans son budget. Mais le budget du ministère de la Culture est, lui-même, dérisoire. Par conséquent, celui de la BG s’en ressent. Il s’élève à 982 000 DH (budget de fonctionnement) et 982 000 DH (budget d’équipement). C’est rien ! Même pas 2 millions de DH ! Il faut souligner que le ministère de la Culture prend également en charge les salaires des employés de la BG et intervient dans des opérations ponctuelles.
Avec un si petit budget, comment comptez-vous trouver des ressources pour dynamiser l’établissement ?
Mon prédécesseur, M. Ahmed Taoufiq, a fait un énorme travail en termes de partenariats avec les ambassades étrangères, les sponsors et les mécènes. Et l’on est particulièrement fier de l’oeuvre qu’il a accomplie en matière de restauration des manuscrits et des livres rares. Aujourd’hui, grâce à M. Taoufiq, le manuscrit est sauvé. Le travail accompli est considérable, parce que nous avons 33 000 manuscrits d’une grande qualité qui sont restaurés. On ne les prête pas. Quand un chercheur veut les consulter, on les lui donne sous forme de copies numérisées ou de microfilms. Le manuscrit ne subit plus l’action de la main de l’homme.
Il y a eu beaucoup de laxisme au niveau de la circulation des manuscrits de la BG. Certains d’entre eux sont inscrits sur les fichiers, mais introuvables sur les rayonnages…
Il y a eu des pertes. Nous espérons que les familles qui ont emprunté des manuscrits et des livres rares les rendront. À certains moments de l’Histoire du Maroc, des responsables politiques ont emprunté à la BG des livres qu’ils n’ont pas rendus par négligence ou oubli. Je ne vais pas citer leurs noms par décence. Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs morts. Avec l’aide du ministre de la Culture, on va solliciter les familles de ces responsables pour qu’elles rendent les livres empruntés. Cela dit, il ne faut pas oublier qu’à côté de ces pertes, nous recevons des collections privées d’une qualité exceptionnelle.
Pourquoi ne les met-on pas en valeur, par le biais d’expositions par exemple?
En raison d’un problème d’espace, de moyens et de compétences. Nous avons besoin d’espace. La bibliothèque est envahie par les revues et les journaux ! Les locaux de la BG ne peuvent pas abriter 300 000 ouvrages ! Certains périodiques sont accumulés dans des couloirs. En plus de l’inadéquation de l’espace avec le fonds, il n’y a pas de moyens d’entretien des bâtiments. Rabat est une ville humide. L’humidité détériore rapidement le livre, s’il ne bénéficie pas de moyens de préservation. Il n’existe pas d’appareil pour réduire l’humidité dans les salles. Certains rayonnages n’ont jamais été traités contre les parasites. Il n’y a même pas de système anti-vol à la bibliothèque. Ce qui existe dans toutes les bibliothèques du monde est absent ici.
Comment comptez-vous remédier à cela ?
En commençant par changer le mode de fonctionnement de la bibliothèque. Le problème de la BG, c’est qu’elle n’a pas évolué. Elle a été créée par le Protectorat en 1926, mais sa culture n’a pas changé. Le temps a changé, la monde a changé, le Maroc a changé, mais la BG a continué à fonctionner comme une administration. Et non pas comme un espace où loge une chose précieuse, rare, sacrée, qui s’appelle le livre. La BG a de surcroît fonctionné avec 70% de personnels administratifs. Toutes ces personnes n’ont pas été choisies en fonction d’un profil qui les autorise à exercer un métier dans une bibliothèque. Elles sont là, parce qu’elles sont des employés du ministère de la Culture.
Comment préparez-vous le déménagement aux locaux de la BNRM?
Par l’établissement d’un inventaire total des livres. Cette transition se fera également au niveau des ressources humaines. Nous prendrons les compétences de la BG. Nous espérons récupérer le plus de personnels par le biais de la formation. Pour que l’esprit de la BNRM future soit déjà dans la BG, nous comptons y initier des débats et des rencontres. En somme, la BG est appelée à constituer l’antichambre de ce lieu vivant du savoir que sera la BNRM. L’achèvement des travaux de la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc est prévu au printemps 2005. Mon souhait le plus ardent, c’est d’y rendre le livre à la fois accessible et respecté au Maroc.

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