«une élite qui ne lit pas»

ALM : Dans un pays comme le Maroc, où la lecture relève du luxe, voire du superflu, quel rôle doit jouer l’élite intellectuelle du pays?
Hassan Nejmi : Malheureusement, des traditions de lecture sont quasiment inexistantes au Maroc. Aux problèmes liés au pouvoir d’achat et à l’analphabétisme d’une large frange de la société marocaine s’ajoute un problème d’un autre ordre, mais non moins majeur. Il n’est autre que celui de l’absence de sensibilisation, et de sensibilité, par rapport à la culture. Le Maroc dispose d’une élite qui ne lit pas. Elle produit encore moins. Même parmi des catégories, les enseignants et les professeurs universitaires en premier, censés être pionnières en la matière, on remarque un désintérêt total par rapport à la lecture. L’une des manifestations de notre sous-développement est la lecture. Comparé à des pays voisins, comme l’Algérie ou la Tunisie, le Maroc est largement en retard. Figurez-vous qu’un seul journal algérien arrive à vendre la totalité des ventes de tous les journaux nationaux. Les livres marocains, et mises à part quelques exceptions, qui réussissent le mieux sont tirés à 2000 exemplaires, dont 700 à 1100 sont vendus, dans le meilleur des cas.
Quelles sont les raisons de cette stagnation ?
C’est moins un problème matériel lié aux structures culturelles, sociales, économiques et politiques du pays. La lecture n’est pas une question d’état d’esprit ou de disposition d’un tel à prendre un livre. C’est une question d’initiatives, à commencer par celle de l’Etat en faveur de la lecture, ainsi que de tous les intervenants du livre, qu’ils soient écrivains, éditeurs, distributeurs…Le souci doit être celui de la capacité à installer une complémentarité dans les efforts allant dans le sens de la promotion du livre au Maroc. C’est la responsabilité de tous. Toutes les institutions politiques du pays doivent s’y mettre. A commencer par les ministère de la culture, de la jeunesse, dont nous appuyons l’action, de l’enseignement supérieur, des affaires étrangères, qui a rôle fondamentale à jouer, notamment en matière de création de centres culturels dans les principales capitales mondiales, que ce soit en faveur des résidants marocains à l’étranger ou en direction des étrangers intéressés par la culture marocaine dans son sens le plus large et la dimension civilisationnelle que cela implique. A cela s’ajoute la mission culturelle que le ministère de l’agriculture se doit d’assumer dans le monde rural. Il s’agit là d’une décision politique qui doit être prise avec le courage et l’audace nécessaires au niveau central et que l’industrie du livre se doit d’accompagner. L’analphabétisme qui sévit encore dans notre pays ne doit pas entraver cette marche, encore moins le pouvoir d’achat limité des citoyens.
Quels sont à votre avis les moyens, pratiques et applicables, à même de hisser le lectorat au Maroc ?
Il existe une multitude de moyens à même de créer une dynamique en matière de lecture au Maroc. Les exemples ne manquent pas. Il n’y qu’à s’inspirer, notamment de l’Egypte et ses «librairies de famille», une initiative patronnée par la femme du président égyptien elle-même et dont l’objectif est de mettre à la dispositions des citoyens des livres d’une extrême importance, dans des éditions en papier journal et qui en coûtent que quelques centimes. Aussi, il y a lieu de poser la question sur le rôle de l’école. Pourquoi ne pas avoir des écoles à deux portes. Si, au courant de la semaine, pendant l’année scolaire, les écoles doivent assurer la mission d’enseignement, elles peuvent également servir de lieux de lecture, ouverts au grand public pendant les week-ends et les vacances. Nous avons besoin d’une nouvelle stratégie, basée sur des efforts qui convergent au profit des nouvelles générations de lecteurs. Une nouvelle génération qui fait l’objet actuellement de toutes les tentations malsaines. A commencer par l’immigration clandestine, l’extrémisme et le terrorisme.
A cet égard, et sachant la marée qui existe en matière de livres «islamistes», comment éviter à votre avis dans des pièges que peuvent constituer certaines littératures ?
Nous avons appris que ce salon sera tourné vers l’avenir, et non pas au passé et à l’obscurantisme. Nous n’avons pas besoin d’une culture rétrograde, nostalgique d’un passé aussi faussement interprété que mal assimilé. C’est un discours auquel nous adhérons et que nous appuyons. L’enjeu doit être celui d’un avenir fait d’ouverture sur l’autre, d’une meilleure connaissance de cet autre. Il est clair que la situation du livre ne va pas s’améliorer du jour au lendemain, mais il faut oeuvrer pour que demain soit basé sur la connaissance et la culture.
Sachant que l’analphabétisme fait toujours ravage au Maroc et que le pouvoir d’achat est limité, quel bilan faites-vous de la situation du livre au Maroc ? Et quel est dans ce sens le rôle du Siel dans sa promotion ?
Le mouvement culturel marocain a depuis longtemps revendiqué que ce salon soit tenu une fois par année au lieu d’une fois tous les deux ans. Ni la production littéraire nationale ni celle des maisons d’édition ne permettaient sa tenue une fois par an. Maintenant, nous assistons à un certain dynamisme à ce niveau. Quantitativement, l’industrie du livre a marqué une évolution notable ces dernières années, même si nous sommes encore loin du compte. Nous constatons également une augmentation en termes de création de maisons d’éditions, que ce soit en arabe, en français ou en amazigh. Siel est pour nous un espace de rencontre aussi bien sur le plan humain qu’intellectuel. C’est aussi un espace de sensibilisation des lecteurs et des citoyens de façon générale quant à l’importance et la nécessité de la lecture dans la vie des gens.
Le salon joue également un rôle d’information dans la mesure où c’est l’occasion de prendre contact aussi avec les nouvelles éditions, mais aussi les nouvelles figures de l’écriture au Maroc. Le salon est également l’occasion de parler des thèmes liés au livre et à la lecture au Maroc: le manque, voire rareté des lecteurs, la problématique de l’édition et de la distribution du livre, la relation entre l’écrivain et son environnement, ses lecteurs, les institutions du pays, la problématique de l’entreprise de l’édition. Ce sont là des questionnements qui reviennent à chaque occasion.

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