Une exposition scandaleuse

Cela s’appelle une exposition. Cela devrait s’appeler une exhibition. Il s’agit d’une manifestation d’un autre âge. Des pygmées du Cameroun sont montrés dans la petite ville d’Yvoir (60 km au sud de Bruxelles) en Belgique. Cette exposition accueille depuis le début du mois huit pygmées, transportés de leur milieu naturel et livrés aux regards des visiteurs. Inutile de se faire des illusions sur l’intérêt de cette exposition. Son objet est la très petite taille des pygmées.
Cette manifestation, dégradante, humiliante pour les huit hommes et par extension pour tous les hommes de leur ethnie, suscite une polémique qui ne cesse d’augmenter. Les organisateurs qui avaient prévu les réactions d’indignation ont essayé de parer à cela en affirmant que les recettes de l’exposition vont à un projet de captage d’eau et à d’autres réalisations pour les populations pygmées du Cameroun. Mais cela ne convainc personne, parce que les objectifs humanitaires assignés à cette exposition ne justifient pas pour autant le fait de jeter aux regards assoiffés de difforme des hommes, privés de leur dignité la plus élémentaire. Un responsable du mouvement des nouveaux migrants (MNM) a élevé le ton contre cette manifestation : « les pygmées, affirme-t-il, sont otages d’un projet prétendument humanitaire mais qui est raciste, affairiste et discriminatoire ». Affairiste, il l’est assurément, parce que le succès de l’exposition ne cesse de s’accroître. Les protestations de plusieurs associations des droits de l’homme n’ont pas ralenti le flux du public. La dernière en date est une lettre ouverte de l’Association belge des droits de l’homme adressée aux organisateurs. Cette lettre invoque notamment l’article 1er de la déclaration universelle des droits de l’homme pour mettre un terme à cette exposition. Les pygmées sont certes nés libres, mais ils ne sont pas égaux avec les autres hommes – et tout particulièrement avec les Européens. C’est du moins ce qui explique l’exposition dont ils font l’objet. Parce qu’en réalité, il ne faut pas se leurrer. Les pygmées ont longtemps hanté les esprits, subjugué les spécialistes par leur taille différente. Pour certains, il s’agit d’êtres imaginaires ou surnaturels, d’animaux, de nains ; pour d’autres il s’agit de créatures dont la petitesse de la taille chatouille l’ego. La supériorité raciale est l’une des clefs pour comprendre le succès de cette exposition. D’ailleurs, elle rappelle une autre manifestation de triste mémoire. En 1879 à Bruxelles, l’on avait reconstitué un «village nègre». Les visiteurs lançaient des cacahuètes à ses habitants, comme au zoo. Cela s’est déjà vu aussi avec la Vénus hottentote, une femme originaire d’Afrique du Sud, qui était dotée d’un postérieur extraordinairement proéminent et d’une hypertrophie exceptionnelle des petites lèvres de la vulve. Ces particularités morphologiques en ont fait, au XIXe siècle, une cible toute désignée pour loger dans ce qui s’appelait le «zoo humain». Cela s’est déjà vu avec des indigènes transportés comme une curiosité dans les cours des rois et des princes. Les organisateurs devaient se démarquer de ces exhibitions inadmissibles aujourd’hui. Les pygmées ne sont pas exposés dans une cage. Les temps ont changé. Ils sont montrés dans un cadre bucolique pour ne pas choquer les âmes sensibles. Ils exécutent, dans un pré, des danses et des chants à l’intention des visiteurs. Et c’est ainsi que l’on pense tout connaître de l’ethnie Barka en voyant huit de ses membres se complaire dans un récital folklorique.
En plus, sédentarisés dans ce pré, les pygmées sont de fait arrachés à leur milieu naturel. Les pygmées sont un peuple d’une grande mobilité. Ils sont chasseurs, pêcheurs, cueilleurs. Ils se déplacent beaucoup dans leur élément naturel. Huit membres de ce peuple nomade ne peuvent être enfermés dans un petit espace sous prétexte de les aider dans leur environnement naturel. Dans le fond, cette exposition s’aligne sur celles de triste mémoire. Elle est fondée sur la supériorité de la race. Certains hommes européens, sous le couvert du divertissement, de la curiosité scientifique, jadis, ou de l’oeuvre humanitaire, aujourd’hui, ne cessent en fait de trahir les préjugés raciaux qu’ils cultivent à l’égard des ethnies différentes.
Plusieurs âmes indignées se sont mobilisées contre cette exposition humiliante. Le quotidien belge «Le Soir» rapporte que des personnes se sont rassemblées samedi dernier devant le domaine où sont enfermés les pygmées. Ils ont crié : «Libérez les otages ! libérez les pygmées !». Une enquête en cours essaie de clarifier la situation. L’on essaie de demander aux pygmées exposés leur sentiment sur cette manifestation. Comme s’il y avait besoin d’un avis pour se rendre compte de l’infamie.

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