Une histoire sélective de Casablanca

C’est un livre agréable à la lecture. Les amoureux de Casablanca y apprendront de nombreuses choses sur l’histoire de cette ville. Ils y apprendront aussi que cette ville a doté la langue française de quelques mots qui ont connu une grande fortune. Des mots plaisants comme bousbir, le nom du lieu où se pratique la prostitution, « immortalise le prénom transformé de l’ancien propriétaire de terrain, le fameux et richissime Prosper Ferrieu », écrit Jean-Luc Pierre. Elle a aussi donné à la langue des termes moins drôles. L’un d’eux constitue encore une plaie dans l’urbanisme de la ville.
L’auteur du livre écrit à propos de ce mot : « Dans les années 20, surgissent spontanément dans les vides de la ville nouvelle, des agrégats de cahutes en matériaux de récupération, que les Français dénomment d’un nom qui est appelé à un grand avenir : le “bidonville” ». Les amoureux de Casablanca seront aussi curieux d’arpenter les anciennes rues de cette ville, de suivre pas à pas son développement. La narration qui caractérise de nombreuses pages de l’auteur permet de décrire le développement de cette ville et se saisir de la vie des hommes qui la peuplent.
Le mode de vie de ceux que l’on appelait naguère les indigènes concourt à animer les pages de cet ouvrage. « Ils vivent le plus souvent d’expédients : journaliers, barcassiers, hommes de peine », écrit Jean-Luc Pierre. La composante sociale constitue assurément l’un des points fort de ce livre. Cela dit, alors que le livre est sous-titré par « mémoires croisées XIXe et XXe siècles », son auteur ne réserve aucun intérêt à Casablanca après les années vingt. Le livre se termine en effet avec le départ de Lyautey en 1927. Il est même curieux de constater que la partie la mieux documentée est celle qui précède le XXe siècle. Sur l’histoire d’Anfa, l’auteur nous rapporte des faits intéressants. En 1769, le Sultan Mohamed Ben Abdallah fait construire les remparts d’Anfa. Il encourage les gens à s’établir à l’intérieur de cet ouvrage militaire. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la ville se développe très vite grâce aux colons étrangers qui y vivent. En 1906, elle est le premier port d’exportation au Maroc.
Pour toute cette période, Jean-Luc Pierre a fourni un effort précieux pour consulter des documents, mais ses sources sont quasi majoritairement écrites en langue française. Les documents en d’autres langues n’ont pas été consultés par l’intéressé, et ceux qu’il cite en français demeurent peu diversifiés pour pouvoir restituer une vue d’ensemble sur cette période. En plus, les reproductions photographiques ne sont pas datées, ce qui nuit très sérieusement à l’appréhension avec précision de la période où elles ont été prises. Du point de vue de la méthode, l’auteur a adopté au début du livre une démarche chronologique. Ce qui suppose un contrat avec son lecteur. Ce contrat a été rompu pour une démarche plus thématique. Jean-Luc Pierre opère ensuite par variation autour d’un thème, ce qui multiplie les va-et-vient entre différentes périodes. Ces reproches montrent que le livre n’est pas à proprement parler un livre d’Histoire, mais l’histoire sélective d’une ville durant les premières années de son développement.
Au reste, on ne peut pas faire le procès à Jean-Luc Pierre d’avoir exagérément adopté un point de vue français. Il n’est pas toujours d’accord avec la politique de Lyautey, et puis le titre de l’ouvrage est sans ambages, puisqu’il s’agit de Casablanca et la France. Mais on regrette qu’il utilise, parfois, sans précaution rhétorique, le jargon des colons. Cette phrase par exemple semble être sortie de quelque document de propagande colonialiste : « La pacification fait des victimes dans les rangs des soldats français». On appelait alors pacification, les entreprises militaires menées contre ceux qui résistaient à la présence française au Maroc. Il y a lieu de se demander pourquoi l’on confie souvent ce genre de livres à des étrangers.
Il ne s’agit pas de dire que les livres traitant du Maroc doivent être écrits par des Marocains, mais de s’étonner du très peu de Marocains qui écrivent des livres sur l’histoire contemporaine de leur pays.

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