Une pièce qui nous interpelle

En bref, Fadilah est une petite soeur du Raskolnikov de «Crime et Châtiment» de Dostoïevski ou Michel de «Pickpocket» du cinéaste Robert Bresson. Oui, le titre est provocant car mieux vaut, selon A. Sierens, rentrer dans le lard des clichés que de se voiler la face. Non, il ne s’agit pas d’une pièce sur les Marocains mais d’une pièce où non-professionnels et professionnels, belges et maghrébins, se mettent ensemble pour raconter une histoire de théâtre, greffée sur le réel. Celle-ci s’inscrit dans le sillage contemporain de l’intrigue policière imaginée par Dostoïevski en 1865 et du film de Bresson qui s’en inspira en 1959. La pièce revisite les questions morales : le désir de justice sociale, les limites de la liberté, l’idée d’impunité, le sentiment confus de culpabilité, la pulsion de destruction, le refus d’être infériorisé, la crainte de ne pas se sentir exister, le désoeuvrement, la quête de grandeur…
Avec A. Sierens, l’intention est un point de départ. «Je trouvais l’idée de vol intéressante. Qui n’a jamais volé ? Pas le vol professionnel, mais la pulsion de prendre quelque chose à quelqu’un. Petit, je vivais dans un quartier très populaire de Gand où habitaient aussi beaucoup de Marocains. M’est revenu cet archétype : Tous les Marocains sont des voleurs ! Je trouvais intéressant de relier les points de ce triangle : Dostoïevski, Bresson et la perception de jeunes Marocains d’aujourd’hui.». La matière du spectacle a fait surface au cours d’un processus de travail de 5 mois dont le vécu des personnes a orienté le résultat. D’où la première étape cruciale : la constitution d’une équipe d’acteurs. Raskolnikov est devenu une femme : Dahlia Pessemiers, mi-belge, mi-marocaine, est Fadilah. Le rôle de Sonia est repris par un homme, Zouzou Ben Chika qui est joueur de luth et qui porte le nom de Habib soit «amour» en arabe… Le travail commence alors. L’équipe s’est nourrie de regards extérieurs en visionnant «Mean Streets» tourné avec de Niro dans les quartiers pauvres de l’Italie par Martin Scorsese ; puis son dernier film fiévreux, «A tombeau ouvert» où Nicolas Cage est ambulancier de nuit dans les bas-fonds d’un New York halluciné de détresses… Bien sûr, le choix du titre énerve. Mais l’idée de Sierens est d’associer l’immigration à la délinquance pour aborder un problème de front: pourquoi le décrochage scolaire, pourquoi ces générations contusionnées, qui doivent porter leur différence culturelle comme une tare? «Tous les Marocains…» prend-il le chemin d’une pièce philosophique, d’un drame, d’un polar ? En tout cas pour Sierens, «A la fin d’une telle pièce, il faudrait avoir la sensation d’avoir traversé le nord, le sud, l’est et l’ouest, le feu, l’eau, l’air et la terre… C’est le rêve que nous contruisons.». Cette méthode de travail risquée a bien failli échouer mais le metteur en scène était décidé à prendre à bras-le-corps les stéréotypes racistes qui associent immigrés et délinquants…

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