Une tragédie dans un abattoir

Une tragédie dans un abattoir

Les histoires grecques se répètent depuis 2500 ans. Rien n’a changé. La même colère, la même haine, le même amour. En somme, les mêmes hommes jouent la même histoire. Seuls les décors et les accessoires se renouvellent avec le temps. Transportée au troisième millénaire, la tragédie de Sophocle, “Ajax“, sort sans une ride de son voyage dans le temps. Revenons en arrière : Ajax est un personnage qui se sent lésé par un autre personnage, appuyé par un tiers influent. Schéma classique du triangle où deux éléments conjoignent leurs efforts pour en écraser un troisième. Ajax se dispute avec Ulysse l’héritage des armes étincelantes d’Achille, tombé par la faute d’une flèche qui a introduit dans le langage commun son talon. Ulysse, le rusé, obtient le soutien d’une déesse, Athéna, qui l’aide dans son héritage. Furieux, Ajax jure de se venger. Athéna le rend à moitié fou. Au lieu de s’attaquer à des Grecs, il décime un troupeau de moutons. Ajax a pensé massacrer des hommes, alors que son épée écornait des moutons. L’illusion qui a en fait un Don Quichotte – avant la lettre – est ce qui intéresse le collectif Monkeyz ex machina. Il a adapté, selon la mode d’aujourd’hui, une pièce de théâtre qui a près de 2400 ans. “Grâce au pouvoir de l’illusion, Athéna pousse Ajax à un acte fanatique. Il a détruit un troupeau de moutons, mais le pouvoir de l’illusion peut inversement conduire à tuer des hommes“, confie à ALM Cyril Teste, metteur en scène de la pièce. Cette illusion intéresse hautement les membres du collectif Monkeyz ex machina qui ont fait des projections vidéo et du multimédia une composante essentielle de la scénographie de la pièce. Personne ne croit plus aujourd’hui à l’empire d’Athéna, mais le pouvoir de l’illusion existe encore. Il a juste trouvé un transfuge dans les médias, selon Cyril Teste. “Jusqu’où les médias, essentiellement la télévision, peuvent être bons, mais également destructeurs en propageant des idées qui conduisent à des actes terrifiants, à couler du sang innocent par exemple“ ? Le lieu où le sang du troupeau de moutons coulera à Casa sent le bétail. Les organisateurs ont beau essayer de nettoyer les bouts de foin, la bouse séchée, les taches suspectes, il en reste toujours quelque chose. “Ajax“ sera présenté dans un immense hangar, truffé de piliers et surplombé de barres en métal pour accrocher les quartiers de viandes. Le spectacle aura lieu dans les abattoirs de Casablanca ! Le choix de ce lieu participe de la préoccupation des membres du collectif Monkeyz ex machina. “Est-ce qu’on va toujours faire du théâtre à l’italienne ou est-ce qu’il ne faut pas réfléchir à de nouvelles architectures du théâtre ?”, explique le metteur en scène de la pièce. Il est partisan de l’excentration des pièces vers des lieux informels. Un seul critère préside au choix de ces espaces : le degré de concordance de réalisme qu’ils entretiennent avec la teneur de l’oeuvre. Quoi de plus naturel que de commettre un acte de boucherie dans un abattoir ! L’autre lieu où se produira le collectif Monkeyz ex machina n’est pas moins imposant que les abattoirs de Casa. Il s’agit des greniers de Moulay Ismaël à Meknès. Un endroit majestueux qui se prête à des mises en scènes très opposées. On peut y organiser des cérémonies somptueuses comme des rituels macabres. La création de la compagnie Monkeyz ex machina est coproduite par l’Institut français de Casablanca et l’Institut français de Meknès. Trois acteurs marocains et autant de techniciens font partie du collectif dont le nom fait une grimace de singe au célèbre deus ex-machina. Tout a été mis en oeuvre dans le spectacle pour que la tension qui résulte de la lutte d’un protagoniste contre l’influence des médiums de l’illusion n’épargne pas le spectateur. Gageons que ce dernier ne l’oubliera pas de sitôt.

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