«Venise Cadre» à livre ouvert

«Venise Cadre» à livre ouvert

Jilali Gharbaoui critiqué, voire hué et chahuté ? Comment ce père de la peinture marocaine a pu être traité de «moins que rien» ? Cela peut-il arriver à ce génie des beaux-arts, retrouvé mort un jour sur le banc d’un jardin parisien ? Cette idée sinistre ne vous aurait même pas effleuré l’esprit. Et pourtant, cela est arrivé. C’est ce que révèle le critique d’art Aziz Daki à travers un premier et néanmoins très précieux livre «Venise Cadre, 60 ans d’histoire de l’art au Maroc» (éditions Marsam).
Comme son titre l’indique, ce livre, qui célèbre le soixantième anniversaire de la création de «Venise Cadre», reconstitue le parcours de la première galerie au Maroc, fondée en 1946 à Casablanca par l’homme d’affaires italien Arigo Pasto. Mais à travers la trajectoire de cette galerie située au boulevard Moulay Rachid (ex-rue de l’Horloge), c’est l’histoire de l’art marocain qui nous est donnée à lire et à voir. « Le père fondateur de cette galerie, Arigo Pasto, a eu le mérite de conserver les archives et de mettre à la disposition du public un livre d’or qui revêt une importance capitale pour s’informer de la réception réservée par le public aux premiers artistes-peintres marocains». Jilali Gharbaoui en fit partie. «Venise Cadre» ne s’est sans doute pas trompée en l’invitant à exposer un mercredi 2 novembre 1960, il était le précurseur de l’art abstrait au Maroc. Mais cela n’était pas du goût du public de cette époque. Ce qui devait préfigurer la naissance de l’art abstrait au Maroc sera interprété comme du «charabia» ! Le public, habitué à un art naïf, ne réalisait pas que M. Gharbaoui était en avance sur son temps. Il a accueilli  ses créations avec des vociférations, voire des quolibets. Le défunt n’aurait sans doute pas mérité ce traitement. Pas plus, d’ailleurs, que le célébrissime orientaliste Jacques Majorelle, traité, comme nous le montre une «dédicace» griffonnée à l’occasion d’un vernissage, de «peintre-touriste». «Le peintre a essayé de décrire la vie populaire au Maroc et en Afrique, mais ses dessins sont dépourvus de cette chaleur humaine qui caractérise cette vie populaire (…) C’est un travail indigne d’un artiste», écrit un visiteur dans le Livre d’or lors du vernissage de l’exposition de Jacques Majorelle en 1959. Ce genre d’histoires a le mérite de nous édifier sur des goûts d’une autre époque.
Au-delà des réactions publiques, le livre regorge de coupures de journaux réservées aux premières tendances plastiques dans notre pays, comme en témoignent les chroniques d’art de quelques supports tels que «La Vigie marocaine».
A travers ces chroniques, on découvre, en dehors de la qualité des expositions, des aperçus édifiants sur la vie plastique d’alors.
A preuve, un éclairage intéressant sur le premier groupement des plasticiens marocains : l’Association nationale des beaux-arts, créée en 1962. Muni de documents rares et illustré de belles photos, le livre brille également par un remarquable «travail historiographique». L’auteur revient avec précision sur trois étapes fondamentales de l’histoire de l’art au Maroc. «Il y a d’abord les années cinquante marquées par la forte présence des orientalistes, puis les années soixante qui ont vu émerger les artistes marocains d’origine juive. Ce n’est qu’au début des années soixante-dix que la peinture marocaine a commencé à vraiment s’épanouir», certifie l’auteur du livre. Un ouvrage qui se présente désormais comme une référence pour connaître l’histoire de l’art au Maroc.

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