Vicente Gallego, le poète-éboueur

Vicente Gallego, le poète-éboueur

Vicente Gallego est jeune. Trente-huit ans à peine. Il n’est pas seulement jeune par le peu d’années vécues, mais surtout par une alliance occulte avec un certain esprit intègre – celui qui permet aux humains de vivre sans perdre le souffle d’antan. Celui qui les met à l’abri de la dégradation du portrait de Dorian Gray. Il aime les bonnes tables ; il boit, mais depuis qu’une horrible allergie l’a privé de la boisson de Bacchus, il s’est rabattu sur l’eau qu’il adore au demeurant. Il est mélomane averti, connaisseur de la littérature universelle, lecteur avide, curieux de tout. Il fut DJ dans des discothèques, livreur, douanier, agent de sécurité, serveur. En faisant tous ces métiers, il n’a jamais perdu son penchant pour les rythmes intérieurs et insondables du soufisme. De cette diversité de vocations et de métiers, il a retenu que le meilleur investissement que l’on puisse faire, c’est dans l’amitié qu’il faut le chercher. S’il existe une valeur sûre pour Vicente Gallego, c’est bien l’amitié. Elle a été liée avec sa capacité à ouvrir des possibilités insoupçonnables aux autres, et à recommander le bonheur comme une voie vers la sagesse. Vicente Gallego a choisi comme habitat propice à la contemplation et à la réflexion la décharge publique de Valence. Il y occupe le poste de fonctionnaire responsable du pesage des camions d’ordures qui transitent par là durant toute la nuit. Ce n’est là que la conséquence de cette harmonie installée au sein du paradoxe – l’harmonie d’un poète qui se joue du sens usagé de l’harmonieux. Il est convaincu que son bonheur émane de la synergie de l’isolement et de la nuit. L’étendue infernale de la décharge, qui en apparence n’a rien de poétique, a apporté à son imaginaire nomade et iconoclaste la denrée dont ne veulent plus ses frères humains. Ce qu’ils jettent, il en fait sa pâture pour rassasier sa faim de poésie. Il écrit, il lit, et médite aussi dans ce dépotoir, entouré de déchets et de leurs émanations. Vicente Gallego considère son travail compatible, dans le sens large du mot, avec la contemplation des déchets. Il lui permet d’apprécier le poids de ce qui est mort et putréfié. Il y saisit la vaine activité d’une société qui se consume lentement, mais inéluctablement. La poésie de Vicente Gallego est dominée par un très fort désir charnel et un certain mysticisme. Le poète considère que ce qu’il y a de métaphysique en nous, émane en partie de la chair. Il ne connaît pas de moments aussi lumineux que ceux produits par la rencontre de deux épidermes. Ce moment de béatitude absolue qui nous installe, pour une fraction de temps, dans le bonheur, dans ce discret satori bouddhisme qui, de temps à autre, donne un sens tactile à l’état de grâce. Mais à cette explosion de sens qu’exalte Vicente Gallego succède un spleen récréé par Baudelaire, et transformé par Rimbaud dans ses illuminations : l’imparable solitude du poète. Sa poésie mord crûment dans la vie. L’homme est traqué par l’éphémère. Il écrit une poésie qui l’aide à vivre de façon plus lucide et plus intense, qui l’exalte au bout du compte, pour transcender les contingences de la vie courante, tout en collant à ce qu’elle a priori de peu poétique : les ordures. La poésie de Vicente Gallego n’est jamais un supplément à la vie, mais le viatique nécessaire où il croque pour générer une poétique vigoureuse à partir d’éléments en décomposition. Dans un dîner organisé par l’Institut Cervantès de Rabat, on a parlé, entre autres, de Lezama Lima, Celan et Ezra Pound. Gallego les a qualifiés de chirurgiens de la langue et d’habiles ciseleurs de la structure. Il a déploré l’absence d’émotions, de douleurs ou de bonheurs dans leurs écrits. Il a qualifié leur littérature d’exercice de style, avant d’ajouter : pour apprécier les exercices de malabars et leurs numéros d’équilibristes, il y a les cirques.

• Par Larbi El Harti
Poète et écrivain de langue espagnole

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