Vietnam : la porte du Maroc recherche reconnaissance

Vietnam : la porte du Maroc recherche reconnaissance

Hanoï, 5 août 2006. Deux évènements fortement symboliques ont levé le voile sur un pan négligé de l’histoire des Marocains du Vietnam. Avec la célébration de la Fête du Trône cinq jours auparavant et l’inauguration de l’ambassade du Maroc à Hanoi, ceux qui ont combattu aux côtés de l’armée française pendant la guerre d’Indochine entre 1946 et 1954 ont désormais droit de cité.
Ces deux manifestations viennent rappeler, en effet, que les Marocains ont joué un rôle important dans l’histoire de la région. Les Goumiers, ces supplétifs marocains de l’armée française étaient près de deux milliers à participer à la guerre opposant la France au Viêt Minh, le front d’indépendance du Vietnam. Rappel historique : à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le Vietnam proclame son indépendance. Le gouvernement français refuse cet état de fait. Elle entend à tout prix rétablir son autorité sur l’Indochine française pour maintenir son empire. Mais les négociations entre le Viêt Minh et la France n’aboutissent pas pour des raisons de politique intérieure. C’est ainsi que des incidents de plus en plus sérieux opposent le Viêt Minh aux forces militaires françaises. Le bombardement du port de Haiphong en 1946 complique la situation. C’est le fait déclencheur de l’insurrection contrôlée par le Viêt Minh qui éclate le 19 décembre 1946. Celle-ci se transforme, par la suite, en une longue et dure guérilla contre l’armée française puis en véritable conflit opposant les deux armées. Au cours de ces batailles, les goums étaient encadrés par une dizaine
de capitaines français. Mohamed Benacer, un ancien combattant, raconte cette époque. Il s’en rappelle, comme si c’était hier. «Je faisais partie d’un bataillon de huit cents goumiers marocains qui ont été acheminés en 1947 par bateau jusqu’à Saïgon (rebaptisée Hö Chi Minh) en 1976». Une fois sur place, ils devaient affronter la réalité du terrain. Ils savaient qu’ils n’étaient pas là pour passer du bon temps, mais pour défendre le drapeau français. Ils avaient devant eux un ennemi, qu’ils devaient combattre. «Chacun agissait comme il pouvait avec comme armes, des mitrailleuses et des mortiers», raconte Mohamed Benacer qui est âgé, aujourd’hui, de 85 ans. Mais leur véritable force, ces goumiers la tiraient de leur courage. Ceux qui étaient assaillis par la peur avaient du mal à se servir de leurs armes. Et, par conséquent, ils abandonnaient vite la partie. «La peur au ventre, certains des soldats qui nous accompagnaient ne savaient pas où l’ennemi pouvait se cacher et oubliaient toutes les stratégies présentées la veille par leurs supérieurs», relate le même Benacer récompensé par trois médailles de la République française en 1950. «J’avais amené, sur mon dos, jusqu’au front, un vietnamien blessé, ce qui m’a valu plusieurs décorations», a-t-il affirmé. Deux ans après avoir servi la France, en 1950, Mohamed Benacer reprend le bateau et rentre chez lui. Pour ses loyaux services, il perçoit une retraite qui se monte, à l’heure actuelle, à 1000 DH versés par la République française en plus de 50 DH pour ses médailles. Si M. Benacer est demeuré fidèle à l’armée française, d’autres ne le furent pas. Ils sont restés au Vietnam. Entre 1947 et 1954, ils avaient déserté l’armée française pour rallier le Viêt Minh par solidarité anti-colonialiste, par refus de servir une cause qui n’était pas la leur. C’est l’exemple de Miloud Salhi, un ancien combattant qui a rallié le Viêt Minh. «En 1952, après la déportation de Mohammed V à Madagascar, je ne pouvais pas être du côté du colonisateur, j’ai donc rallié le front de libération et je suis resté au Vietnam jusqu’en 1972, date de mon retour au Maroc», témoigne Miloud Salhi. Pendant son séjour au Vietnam, il a lutté aux côtés de l’armée de libération du Vietnam contre l’occupant français. Il résidait, aux côtés d’autres maghrébins, dans un lieu de repos français. «Cet endroit est appelé Babi. C’est un terrain de 3000 hectares», souligne-t-il. Ce lieu réunissait tous les soldats maghrébins qui vivaient en parfaite harmonie. «A la fin de la guerre en 1954, le gouvernement vietnamien les a réuni dans des fermes pour qu’ils soient à l’abri puisque la guerre contre les Etats-Unis allait éclater sous peu», explique Le Duc Thien, consul du Vietnam au Maroc. Il précise à ce propos que les Maghrébins arrêtés par l’armée vietnamienne avaient été rendus à l’armée française et ceux qui s’étaient ralliés aux communistes n’étaient pas des prisonniers. «Ils étaient considérés comme des volontaires qui voulaient quitter l’armée française de plein gré», souligne le consul. Le gouvernement vietnamien avait beau contacter le Maroc pour les rapatrier, mais il n’avait reçu aucune réponse. «Il y avait une sorte de peur de la part du gouvernement marocain de voir ces soldats se transformer en espions du Viatnam», rappelle M. Thien. Ainsi, en attendant que le problème du rapatriement de ces soldats soit résolu, le gouvernement vietnamien a décidé de les mettre à l’abri dans cette aire de repos. Les soldats marocains seront les derniers à quitter le Vietnam. « Ce n’est qu’en 1972 que le gouvernement vietnamien a affrété quatre vols pour envoyer tous les soldats ralliés – près de 200 – à leur patrie», précise le consul. Mais avant ce dénouement vu par certains comme une véritable libération, «Babi» sera cloisonné avec l’aide du gouvernement vietnamien. «Nous avons demandé que cet espace soit totalement sauvegardé et aménagé», déclare Miloud Salhi. Une porte y sera érigée. Et c’est M. Salhi himself qui l’a construite avec l’aide des ses compatriotes. «Cette porte a été construite entièrement par les soldats marocains», témoigne le consul du Vietnam au Maroc. Elle prendra le nom de Porte du Maroc. «J’ai construit cette porte qui est aujourd’hui considérée comme un véritable patrimoine», ajoute M. Salhi. Ce dernier a une revendication : «Les Marocains qui ont fait la guerre du Vietnam veulent que cette porte soit reconnue comme patrimoine mondial de l’Unesco». D’après le consul Le Duc Thien, le dossier de candidature a été déposé auprès de l’Unesco. «Ce patrimoine doit être mondialement reconnu, mais nous attendons toujours la réponse», tient-il à souligner. «Avec l’ouverture de l’ambassade du Maroc au Vietnam, nous espérons que notre ambassadeur pourra défendre le dossier pour que ce terrain soit préservé», ajoute Miloud Salhi. L’alarme mérite, en effet, d’être déclenchée. Cet endroit situé à 60 km de Hanoi sur l’axe routier Hanoi – Mai Chau et Dien Bien Phu, lieu de la cuisante défaite de l’armée française en 1954, est devenu, aujourd’hui, une véritable forêt tropicale. Les plantations y sont sauvages et les murs sont fragilisés. Quelques propos comme ceux du docteur Abdelilah El Hairy sont là pour en témoigner. Cet anesthésiste à l’hôpital français de Hanoi et gendre de Mohamed Benacer en témoigne. «Je suis allé visiter cet endroit et je suis triste de constater que la Porte du Maroc est dans un état de délabrement total». Des bruits courent quand au probable achat de ce terrain par des particuliers. L’information est, par ailleurs, démentie par le consul du Vietnam au Maroc. «Impossible, le terrain n’est pas à vendre, au contraire il doit être préservé». Interrogé sur ces rumeurs M. Salhi a promis de défendre bec et ongle la Porte du Maroc. «Nous allons faire tout ce qui est en notre possible pour préserver ce patrimoine, c’est quand même l’ultime trace de notre présence au Vietnam», lance-t-il.

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