Voyage au fond de la jarre

Il ne faut pas hésiter et s’engager, toutes affaires cessantes, derrière Namouss le moustique, l’enfant que fut Abdellatif Laabi, dans l’exploration du fond de cette jarre. Les lecteurs de Laâbi sont assurés d’y découvrir des trésors inédits.
De l’auteur, on connaît les textes révoltés, les refus indignés de la domination culturelle, de l’oppression politique, du crétinisme policier et bureaucratique. On n’oublie pas non plus ses disputes avec lui-même : «On peut se sentir exilé dans son propre pays».
C’était chaque fois sa vérité et on finissait par identifier l’homme et l’écrivain à ses refus successifs et à attendre le prochain. Ceux qui ont les capacités et le talent d’exercer cette fonction de veille intransigeante, parfois risquée, ne sont pas si nombreux dans nos sociétés. Et ceux qui ont la détermination de le faire effectivement le sont encore moins. Ce n’est pas toujours facile : certains pourraient être tentés d’y déceler le risque d’une posture.
Avec ce dernier livre, Laâbi nous surprend. Il se livre à l’observation rapprochée de la même société mais par un autre chemin, celui de la découverte des autres, de la parole, du savoir, du corps, de la politique, bref de l’apprentissage du monde par l’enfant que fut Abdelatif dans sa ville de Fès auquel, l’homme de soixante ans qu’il est devenu, donne la parole. Et on découvre qu’une écriture tranquille, pacifiée, peut très bien lui convenir. Ecartons tout de suite une interprétation totalement hors de propos, celle d’un Laabi avançant en âge et en sagesse et se résignant enfin aux injustices du monde tel qu’il est. Son texte est ici indemne de tout prêche. Il nous parle de sa mère, de son père, de sa famille, de son quartier, de son école avec une distance ironique et tendre. Les injustices sont toujours là (femmes, pauvres, jeunes…) mais elles ne sont pas dénoncées de l’extérieur par une voix politiquement légitimée qui pourrait apparaître comme faisant la leçon. Elles sont données à voir par des personnages qui n’ont pas de discours sur la société ni de messages à délivrer. Ghita ,la mère, est une personne d’une force telle qu’on éprouve de la peine à la quitter et qu’on n’est pas prêt d’oublier. Sans doute, partage-t-elle les préjugés ordinaires de son temps et de son milieu : elle se plaint de sa dévergondée de bonne «d’origine douteuse et sans pudeur, tricheuse comme les autres… à laquelle elle a tout appris, car elle ne savait même pas se laver le derrière… Mais Ghita ne se plaint pas seulement des domestiques.
On ne peut pas dire qu’elle ménage ceux que les convenances lui enjoignent de respecter, ni qu’elle accepte sans rechigner le rôle que lui assigne la tradition. Elle râle sans retenue et parle cru sans rien omettre: «Le ménage c’est moi, le pain à pétrir c’est moi, la cuisine c’est moi, la vaisselle et la lessive c’est moi… Ce qui l’opprime, c’est quelque chose d’innommable qui les dépasse tous les deux. En tous cas c’est comme cela qu’ils le vivent. On sent bien à le lire que l’auteur se souvient qu’il a été longtemps irrité par le conformisme culturel et social de ses parents. Et qu’il reconnaît désormais l’injustice profonde de ce jugement : «Mon père était un saint . Il m’en a fallu du temps pour le découvrir» Il leur dédie à tous les deux ce roman autobiographique. Et puis il y a cette réussite du récit de Namouss : la rencontre avec la langue française qui est décrite avec une irrésistible cocasserie et qui lui ouvre les richesses d’un nouveau continent. Laâbi arrive à faire remonter les saveurs du parler populaire de sa ville natale dans la langue française. Et il le fait avec une générosité et une sympathie pour les deux langues qui le mettent à l’abri du pittoresque et du folklore. Aussi pourrait-on dire que si Laâbi s’est servi de la langue française pour exprimer ses révoltes et ses indignations, avec ce livre, j’ai le sentiment qu’en retour, il sert la langue dans laquelle il écrit.

• Négib Bouderbala

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