Coopération Maroc-Union européenne: L’ambitieux agenda de Rupert Joy

Coopération Maroc-Union européenne: L’ambitieux agenda  de Rupert Joy

ALM : Comment évaluez-vous l’état d’avancement des projets financés par l’UE au Maroc ?
 

Rupert Joy : La plus grande part des appuis de l’Union européenne au Maroc concerne des programmes d’appui aux réformes sectorielles lancées par le gouvernement marocain dans des secteurs comme l’éducation, la santé (offre de soins) et la couverture médicale de base (Ramed), l’agenda pour l’égalité hommes-femmes, la gouvernance publique (Hakama), l’agriculture (Plan Maroc Vert), la justice, l’énergie… Notre accompagnement s’effectue dans la durée, chaque programme peut se poursuivre sur 4 à 5 années mais peut donner lieu à d’autres programmes additionnels par la suite si nécessaire. Parallèlement, d’autres initiatives sont menées avec la société civile dans divers domaines. L’avancement de ces programmes dépend du rythme avec lequel les réformes sont mises en œuvre par les acteurs concernés. Il peut arriver que les objectifs agréés soient atteints avec un certain décalage. De manière générale, les différents projets avancent de façon satisfaisante comme le montrent les évaluations que nous conduisons régulièrement.
 
Où en êtes-vous dans les négociations avec le Maroc au sujet de l’ALECA ?

Les travaux techniques sur l’ALECA continuent de faire l’objet d’un travail très approfondi, malgré la pause de la négociation demandée par le gouvernement fin juin-début juillet 2014 pour élaborer des études d’accompagnement sur ces négociations; études qui ont été lancées en novembre 2014 et qui devront être finies d’ici peu. Les négociations devraient reprendre très bientôt, une fois que les premiers résultats des études seront connus. En parallèle, l’Union européenne prépare un important programme d’appui pour soutenir le Maroc (gouvernement et secteur privé) pour bénéficier des opportunités offertes par l’ALECA.
 
Les derniers rounds de négociations entre les deux parties, concernant entre autres l’agriculture, avaient connu un report… Qu’y a-t-il de nouveau sur ce plan ?

L’accord bilatéral commercial agricole entre l’Union européenne et le Maroc entré en vigueur en 2012 prévoit des dispositions afin de déboucher sur une protection mutuelle des indications géographiques (IG). Cet accord permettra une valorisation de la production et une amélioration de la qualité au Maroc, et garantira la protection des IG marocaines dans l’Union européenne (par exemple l’huile d’argan ou la clémentine de Berkane) et, réciproquement, la protection des dénominations de l’Union européenne au Maroc. Il s’agit d’un accord évolutif, avec des mécanismes de mise à jour régulière des noms à protéger afin d’assurer la protection de nouvelles indications géographiques. C’est un accord important car il témoigne de notre convergence de vues sur des questions telles que la politique de qualité, la protection du consommateur et la propriété intellectuelle.
 
Où en est aujourd’hui cet accord et quels effets à court, moyen et long termes devra-t-il produire ?

Les négociations pour cet accord IG ont été finalisées début 2015 et paraphées à Berlin lors de la Semaine verte. L’accord sera maintenant soumis à l’approbation des autorités législatives avant son entrée en vigueur.
Sinon depuis 2012, et malgré la problématique rencontrée l’année passée concernant le nouveau système de dédouanement, les échanges agricoles et agroalimentaires entre l’Union européenne et le Maroc ont continué d’augmenter, totalisant 2,8 milliards d’euros en 2014, soit une augmentation de 21,5% par rapport à l’année précédente. En effet, l’accord agricole UE-Maroc a ainsi eu pour effet d’augmenter les exportations marocaines, en particulier pour les haricots, les tomates, les agrumes, les courgettes, les pastèques et les melons.

En même temps, l’agriculture est également l’une des priorités de la coopération bilatérale entre l’Union européenne et le Maroc depuis 30 années, une priorité que nous traitons conjointement sur les plans social, économique et environnemental. Entre 1976 et 2010, les dons de l’Union européenne au Maroc dans les secteurs de l’agriculture et du développement rural ont dépassé 700 millions d’euros au total. 236 millions d’euros supplémentaires ont été alloués entre 2011 et 2015. Cette coopération poursuit plusieurs objectifs comme la lutte contre la pauvreté, la sécurité alimentaire, la réduction de l’exode rural, l’amélioration de la compétitivité de l’agriculture marocaine pour renforcer sa présence sur les marchés de l’exportation, la réduction de l’impact général sur l’environnement et l’amélioration de la résilience au changement climatique.
 
Le protocole d’accord entre le Royaume du Maroc et l’Union européenne concernant le cadre unique d’appui 2014-2017 soutient financièrement trois secteurs, comment expliquez-vous ce choix ?

Ces trois grands secteurs ont été choisis conjointement entre l’Union européenne et les autorités marocaines suite à une analyse commune, en tenant compte de nos engagements mutuels, notamment dans le cadre du Plan d’action voisinage UE-Maroc, qui constitue la feuille de route de notre partenariat. Ce choix correspond aussi à la décision de l’Union européenne de concentrer son aide sur l’appui à la démocratie, aux droits de l’Homme et à la bonne gouvernance, mais aussi au soutien à une croissance inclusive et durable. Cette approche est tout à fait cohérente avec les dispositions de la Constitution marocaine et nous permettra d’accompagner la mise en œuvre de cet agenda ambitieux.

L’immigration clandestine pose clairement un problème aujourd’hui. Comment comptez-vous travailler avec le Maroc sur ce dossier ?

C’est un constat partagé par tous les acteurs, y compris l’UE et ses EM, qu’une approche purement sécuritaire de l’immigration clandestine n’est pas efficace, et conduit à davantage de drames humains. La politique de lutte contre l’immigration irrégulière se doit donc de s’appuyer sur des actions complémentaires : gestion des frontières certes, mais aussi financement des retours volontaires et de l’aide à la réinsertion, réponse aux besoins sociaux des migrants en situation vulnérable, appui institutionnel pour que le cadre sur la traite et l’asile soit amélioré. Au Maroc, l’Union européenne est très engagée dans le soutien de la politique d’insertion des migrants régularisés avec un nouveau programme de 10M€, l’assistance au retour volontaire des migrants du Maroc vers leur pays d’origine qui bénéficie de 1,6M€, et la promotion de la mobilité des compétences des Marocains résidant à l’étranger et de la réintégration des Marocains de retour. C’est l’objet de notre programme Sharaka, de 5,2M€. L’UE est aussi très engagée dans l’aide au développement des pays d’origine des migrants subsahariens.
 
L’UE appuie plusieurs réformes au Maroc. Quel est le bilan du soutien de votre délégation pour 2015 ?

Douze programmes d’appui aux réformes sont en cours. Le tout dernier programme que nous avons signé en avril concerne le soutien à la nouvelle politique migratoire du Maroc. Mais d’autres initiatives sont en préparation cette année. Deux programmes sont en cours de finalisation et concernent la stratégie de réforme de la formation professionnelle et de la stratégie marocaine de réforme économique (croissance et compétitivité). Un programme d’appui au secteur de la santé de 90 millions d’euros sera lancé en fin d’année. Enfin, un nouvel appui à la réforme de la justice de 70 millions d’euros sera également lancé cette année. C’est un secteur clé pour le Maroc auquel l’Union européenne attache beaucoup d’importance. Cela fait plusieurs années que nous l’inscrivons dans nos programmations budgétaires et la publication de la Charte nationale pour la réforme de la justice nous a finalement permis de concevoir ce programme avec le ministère de la justice et des libertés.
 
Quel est le niveau d’engagement de l’UE à ces réformes ?

Il est actuellement très élevé ! En mai 2015 l’encours de l’appui aux réformes est de 900 millions d’euros et sera de plus d’un milliard à fin 2015 avec le lancement de nos nouveaux programmes. À ces programmes d’appui aux réformes s’ajoute l’appui de l’UE aux projets d’infrastructures des institutions européennes (BEI, KFW, AFD) via l’instrument «Facilité d’investissement voisinage» qui est un instrument régional soutenant, sous forme de dons, les prêts des institutions européennes. A ce jour, 10 projets sont en cours avec une enveloppe financière de plus de 205 millions d’euros essentiellement dans les secteurs de l’énergie renouvelable, des routes rurales, de l’eau et assainissement. D’ici fin 2015, 50 millions d’euros supplémentaires seront engagés dans l’appui à la stratégie nationale d’énergie solaire (NOOR III). Cette année reflète donc notre approche qui consiste à accompagner durablement des secteurs sociaux vitaux, et essayer de réagir rapidement aux priorités politiques du gouvernement.

Quelles sont vos priorités pour l’année en cours dans la coopération avec le Maroc ?

 2015 est une année charnière pour plusieurs nouvelles réformes (justice, éducation et formation professionnelle…) dont la mise en œuvre devra effectivement démarrer. Pour d’autres réformes en cours, nous souhaitons voir le rythme s’accélérer cette année. C’est le cas pour le plan gouvernemental pour l’égalité hommes-femmes. Notre objectif est aussi de faire des progrès dans les chantiers de négociation en cours, que ce soit sur le commerce ou la migration. Il ne faut pas perdre le momentum car ce sont des domaines où l’Union européenne comme le Maroc ont à gagner d’une coopération renforcée. Nous avons aussi d’autres intérêts communs dans lesquels la coopération devra se développer.

Le thème du changement climatique devient central dans nos échanges et la journée de l’Europe sera consacrée à ce sujet avec plusieurs évènements qui marquent notre engagement mutuel. La sécurité et la lutte contre les extrémismes sont aussi devenues des axes plus importants de notre dialogue avec le Maroc et feront l’objet de visites de haut niveau. Enfin un chantier important pour les mois à venir est la réalisation d’un Plan de convergence réglementaire. Il s’agit d’avoir une gestion plus stratégique du rapprochement vers la législation de l’UE : dans quels domaines le rapprochement est pertinent et à quel rythme.
 
Vos perspectives ?

Je suis confiant quant à l’avenir de ce partenariat qui se diversifie et se renforce. L’Union européenne et le Maroc ont besoin l’un de l’autre. L’enjeu c’est d’aborder plus efficacement des questions stratégiques pour les prochaines générations : promouvoir des valeurs communes, être plus compétitifs, offrir une sécurité à nos citoyens… Je considère que les jeunes doivent demeurer au centre de nos préoccupations. Une vaste réforme de la Politique européenne de voisinage est en cours, avec l’objectif de mieux répondre à ces aspirations. Je compte sur le Maroc pour inspirer cette réflexion.

Visa : L’UE joue la carte de la souplesse

 

Les procédures d’entrée de citoyens marocains dans l’espace Schengen sont souvent critiquées. Les 28 sont-ils prêts à revoir la procédure d’octroi de visa pour les Marocains ? Et quelles sont les nouveautés prévues à ce niveau ?

Le Partenariat de mobilité prévoit la négociation d’un accord de facilitation de visas visant à améliorer la situation de certaines catégories de demandeurs de visas marocains. Les avantages les plus significatifs d’un accord de facilitation d’octroi de visas pour les citoyens marocains sont les suivants: Une réduction presque de moitié (de 60€ à 35€) du prix du visa et des exemptions de frais de visa pour certaines catégories de demandeurs ; une réduction du délai maximal de traitement de la demande de visa de 15 à 10 jours ; moins de documents à fournir pour justifier le but du voyage ; délivrance systématique de visas à entrées multiples de longue durée pour certaines catégories de voyageurs justifiant le besoin de voyager fréquemment vers l’UE et l’exemption de l’obligation de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service. Plus de 400.000 demandes de visa Schengen ont été introduites au Maroc en 2013, un chiffre en hausse constante par rapport aux années précédentes. Un tel accord serait une avancée tangible pour beaucoup de citoyens marocains.

 

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