Dossier : Dr. Choukri : Crise de l’éducation sanitaire

Dossier : Dr. Choukri : Crise de l’éducation sanitaire

ALM : Alors qu’on parle de besoins énormes en médecins au Maroc, ceux qui sont en exercice déplorent une baisse d’activité qui dure et perdure. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Dr. Rachid Choukri : La crise a démarré à la fin des années 1980. cela tient essentiellement au pouvoir d’achat qui s’affaiblit de plus en plus. La crise financière et économique est doublée d’un manque en matière de couverture médicale. On assiste, parallèlement à cela, à une dégradation du système de santé publique. Les gens fuient les hôpitaux, incapables de proposer une médecine de qualité, manque de moyens oblige.
Parce qu’il ne faut pas oublier que la médecine coûte cher. Au Maroc, elle ne coûte pas aussi cher que dans d’autres pays, que ce soit en matière d’honoraires du médecin ou en matière de prise en charge dans les cliniques qui sont en moyenne quatre fois moins chers qu’en France, par exemple.
Quelle est l’importance du secteur privé dans le tissu médical national?
Le secteur privé prend en charge plus de 50% de la population médicale au Maroc. Le secteur libéral a également consenti de gros investissements. Il n’y a pour cela qu’à voir la floraison des cliniques, dont les moyens et équipements n’ont rien à envier aux meilleures cliniques européennes et américaines. Je citerai pour exemple l’Hôpital Cheikh Zayed. La médecine n’est de surcroît pas une affaire de moyens, mais une affaire d’équipe. Pratiquer une intervention chirurgicale nécessite une équipe alerte et soudée. Cet esprit d’équipe est indispensable. Et dans le public, ce n’est pas possible de l’installer, contrairement au privé.
Les gens n’en évitent pas moins le privé…
De façon générale, je dirais que le Marocain est un mauvais consommateur de la médecine. Ceci, pour la simple raison qu’il n’y a pas d’éducation sanitaire. Dans les pays avancés, où on a repensé le système sanitaire, on a définit les priorité et, surtout, on a définit une porte d’entrée. Cette porte n’est autre que le médecin généraliste, le médecin de famille. C’est par lui que va commencer la consommation. C’est lui le référant et qui va constituer un premier filtre par lequel tout patient doit passer. Et pour cause, l’OMS reconnaît que 85% des pathologies les plus courantes est couverte par la médecine généraliste.
Au Maroc, les malades préfèrent s’adresser directement à la médecine spécialisée, donc forcément onéreuse. On ne s’adresse à un généraliste que quand on n’a pas d’autre choix ou en cas d’urgence, en attendant d’aller chez le spécialiste. Le patient marocain est un patient erratique. Il n’y a pas de codification ou de cheminement tracé. Le produit médical est consommé de façon anarchique.
Qu’en est-il du poids des taxes ? Les pharmaciens, ne constituent-ils pas des concurrents déloyaux?
L’un et l’autres constats sont certains. Un malade sur dix préfère d’abord s’adresser à son pharmacien. Ce qui est malheureux, c’est que le pharmacien joue le jeu en prenant la liberté de prescrire, parfois en méconnaissance ou mal-connaissance de cause, des soins et médicaments au client, avec tous les risques que cela comporte. L’Etat doit considérer la médecine comme un secteur social. Il doit le défiscaliser. En allégeant les taxes, on doit pouvoir offrir une médecine de qualité, moins coûteuse, l’investisseur étant soulagé de charges lourdes à supporter.
La concentration des médecins privés dans une seule région du pays, à savoir l’axe Rabat-El Jadida, ne participe-t-elle pas à cette crise ?
Ce que je peux vous assurer, c’est que même dans les régions éloignées en milieux ruraux où les médecins croulaient sous le travail, une baisse notable est enregistrée actuellement. Ce qui pèse le plus, ce n’est pas la consultation, mais bien les médicaments et les analyses. Les gens, à tord, court-circuitent le médecin.
Qu’en est-il de ce fossé séparant les secteurs public et privé ?
Il ne faut plus qu’il y ait de fossé entre médecine privée et médecine publique. Nous sommes là pour prendre en charge le citoyen. Il faut intégrer cette composante essentielle qu’est la médecine privée. Nous ne sommes pas impliqués dans les programmes de santé publique, comme les campagnes de vaccination. Il n’existe pas de communication franche entre les deux secteurs, encore moins des passerelles. Même entre médecins privés généralistes et privés, cette passerelle n’est établie que rarement.
Par quoi devrait-on commencer afin de pouvoir envisager une issue à cette crise ?
Il faut d’abord définir les besoins. C’est à partir de là que l’on peut envisager les moyens de répondre à ces besoins. Il faut repenser le système, établir une carte médicale, faire une mise à plat afin de déterminer de quel type de médecine on a besoin au Maroc, quel type de formation privilégier et surtout éduquer les Marocains. Ce sont des choix aussi bien politiques qu’éthiques que l’Etat doit faire. D’autant que l’avenir est aux cabinets de groupes. Partout dans le monde, les médecins se regroupent, généralistes et spécialistes confondues. Malgré tous les avantages de réduction de coût, d’heures de travail et de renforcement des investissements, des services offerts et de la disponibilité, les médecins marocains sont toujours frileux quant à l’idée de s’associer.

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