Genève, une ville au charme ambigu

Genève… Si je devais la qualifier d’un mot, je la placerais sous le signe de l’ambiguïté. Ambiguïté des sentiments à son égard, déjà, pour beaucoup de ceux qui y sont nés, et déclarent n’avoir qu’une envie, la quitter, sans jamais s’y résoudre vraiment. C’est qu’elle est à mi-chemin entre la ville de province et la grande cité. Provinciale, elle l’est par sa taille : on a vite fait le tour des gens, des lieux… Mais simultanément, au niveau économique ou culturel, l’ancienne république indépendante cherche toujours à rivaliser avec les grandes capitales, et y parvient jusqu’à un certain point.
Sa situation géographique reflète bien cette ambiguïté foncière, entre clôture et ouverture. D’un côté, Genève est cernée de montagnes, dans une sorte de cul-de-sac d’où seul le Rhône parvient à s’échapper, par un étroit défilé. De l’autre, elle s’ouvre largement : on a devant soi le lac le plus grand d’Europe occidentale, qui crée comme un immense appel d’air. Jetant les yeux au Nord, à l’Ouest, au Sud, on craint d’être oppressé : se tournant vers l’Est, on peut soudain respirer, profondément. A la sévère réalité des montagnes répond la liberté de la rêverie à laquelle cette vaste étendue d’eau paraît nous inviter.
Mais les montagnes ont encore une autre fonction : elles rappellent à la ville suisse qu’elle n’est qu’une enclave dans le monde. Toutes sont françaises : ce que l’on découvre autour de soi, c’est l’autre, l’étranger ; non comme un ennemi, mais comme une présence familière, avec laquelle il faudra dialoguer.
La géographie vient ainsi renforcer ce qui est devenu la vocation d’une cité désormais internationale. Si la Suisse aime à tenir à distance les bruits du monde, Genève en est toute bruissante : les conférences qui s’y tiennent apportent avec elles tout le poids des souffrances, des violences qui sont le lot quotidien de notre planète. Ici, on ne peut baisser les yeux, ignorer ce qui se joue ailleurs. Le corps de Genève est en Suisse, mais son esprit, par la force des choses, est tourné vers l’extérieur.
Il est d’ailleurs frappant de constater que les deux grandes figures qu’on lui associe d’ordinaire ne sont « genevoises » qu’à demi. Calvin était un protestant français, appelé par des citoyens révoltés contre leur évêque. Rousseau est parti très jeune, pour ne jamais revenir. Ce qui signifierait qu’on doit choisir d’être (ou non) de cette ville, qu’on doit la faire sienne. Au XXe siècle, le plus authentique « citoyen de Genève » pourrait bien être alors l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui y a passé une partie de son adolescence avant de décider d’y finir ses jours.

• Guy Poitry

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