Dernier hiver à Magri

Dernier hiver à Magri

Abdellah Machkour, l’un des vétérans du «douar Magri», bidonville «coincé» entre l’autoroute et le centre de Béni-Yekhlef (Mohammédia), y est installé depuis près de 40 ans. A l’époque, il travaillait au concassage des pierres pour le compte de M. Magri, colon français qui exploitait la carrière à laquelle il léguera son nom.
Dans les années 70, et pour les besoins du tronçon autoroutier Rabat-Casablanca, les ménages qui avaient fuit le mauvais choix de se trouver sur le tracé ont été regroupés dans la carrière abandonnée. Depuis, ils ne se souviennent plus du nombre de promesses de recasement qui leur ont été faites, surtout à l’approche de chaque échéance électorale. Cette fois, avec le projet d’Aïn Tekki, lancé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, mardi 20 décembre 2005, l’espoir reprend le dessus pour les 471 ménages de ce douar.
On accède à Magri par une piste dérobée, le bidonville étant lui-même dissimulé du côté de l’autoroute par une enceinte qui ne laisse entrevoir que les imposants immeubles de récents projets immobiliers de Béni-Yekhlef centre. Pour les ménages de ce douar, l’ennemi a un nom : l’hiver. Toutes les “ruelles“ de Magri sont investies de ruisseaux d’égouts à «fleur de terre». Dire qu’il y sent mauvais est un euphémisme. Tous ces ruisseaux se donnent rendez-vous dans une mare au centre du bidonville. Avec la saison des pluies, cette mare déborde pour inonder les baraques avoisinantes. Les personnes âgées se souviennent du gamin qui y était retrouvé mort noyé en 1984. Lors des inondations de 1996, une femme a été obligée d’accoucher au milieu des eaux usées, malgré l’intervention des voisins.
Elle ne s’en relèvera jamais et elle symbolise, à elle seule, aux yeux des bidonvillois, tous les drames du coin. Lors de la saison des pluies, les plus chanceux s’«exilent» chez des proches à Mohammédia en attendant que le ciel se fasse plus clément.
Le quotidien de ces centaines de ménages est une véritable lutte qu’ils doivent mener à chaque instant. Quand il pleut, c’est la grande bataille. Sinon, c’est la bataille de tous les jours : des gamins qui se rendent à l’école à des centaines de mètres quand ils ne vont pas chercher de l’eau à la fontaine publique entourée d’une décharge. Les plus oisifs se livrent à d’interminables rafistolages de leurs baraques. La nuit est synonyme d’autres tracas. Eclairage public inexistant, il faut toujours faire attention en marchant. A Magri, la «mode» est au plastique avec la pauvreté qui y règne et la tôle qui devient inaccessible. Magri a une autre particularité dont les habitants aimeraient bien s’en passer : c’est le seul bidonville de Mohammédia où l’on trouve encore des enfants victimes de morsures de rats. 
Abdellah Machkour a un seul rêve, celui de passer le reste de ses jours loin de ce bidonville étalé sur 5 hectares. Pour la plupart des bidonvillois, le projet Aïn Tekki est une bonne alternative. Mansouri, élu communal et lui-même habitant de ce bidonville, résume son sentiment en revenant à un détail fortement symbolique : le 20 décembre 2005, et au moment où Sa Majesté le Roi quittait le lotissement d’Aïn Tekki, des gens se sont précipités pour se prosterner dans une prière collective.
Abdellah, comme les pères de famille des autres ménages, aura droit dans quelques mois à un lot équipé de 60 m2 prévu pour des R+1 et à un prix presque symbolique qui reste d’ailleurs à arrêter.  Là, ce sont d’autres soucis, et une série interminable de questions, qui commencent. La plupart des habitants de Magri disent ne pas être en mesure d’évacuer les lieux avant de construire leurs maisons. A revenus faibles, quand ils ne sont pas inexistants, les plus «chauds» disent ne pas pouvoir débourser plus que 300 à 400 DH par mois. D’autres soulèvent les problèmes que leur recasement ne manquera pas de poser et c’est le cas pour ceux qui exercent une activité d’élevage sur place ou ceux ayant des commerces. 
Les travaux d’aménagement pour le recasement de ces ménages, en plus de quelques autres  poches (Sidi Ali, Oulad Lahcen, Chehaouta et Souidbat) sont déjà en cours et un bureau d’études est déjà sur place pour les aspects relatifs à l’accompagnement social d’un total de 662 ménages à recaser. Le Fogarim est de la partie et la priorité sera donnée aux ménages habitant près de la «mare de la mort». Dans 18 mois, Magri pourrait devenir un simple mauvais souvenir.
En attendant, c’est un véritable casse-tête pour Mehdi Chehbi, président de la commune rurale de Béni-Yekhlef, obligé de répondre aux questions des bidonvillois. Surtout qu’il ne dispose pas de toutes les réponses pour le moment. Le montant exact de la participation des premiers concernés n’est toujours pas arrêté. L’Etat, à travers «Al Omrane», contribue avec 16 millions de DH. Les ménages du bidonville Magri font partie des 13.540 à recaser ou reloger d’ici fin 2008 pour un budget de 541 millions de DH. C’est ce que prévoit le programme «Villes sans bidonvilles» pour Mohammédia. En attendant, les habitants de Magri disent : «Merci Majesté…».

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