Italie : La guerre de la mozzarella

Largement médiatisée, l’affaire de la mozzarella à la dioxine n’est que la face visible d’un désastre environnemental aux allures de bombe à retardement qui ronge la région de Naples, empoisonnant ses terres mais aussi la santé de ses habitants, s’alarment les médecins locaux.
«Si tous les déchets passés clandestinement entre les mains des clans mafieux étaient rassemblés, on obtiendrait une montagne haute de 14.000 mètres, soit la montagne la plus grande qui existe au monde», a récemment affirmé Roberto Saviano, journaliste-écrivain symbole de la lutte anti-mafia. Le long des routes qui mènent aux villes d’Acerra, Afragola ou encore Nola au nord de Naples, de petits tas d’ordures mordent parfois sur le bitume mais on est bien loin de la submersion vécue par ces communes au plus fort de la crise des déchets il y a quelques mois. Dans cette zone, les registres officiels des décès de la sécurité sociale font état d’un taux de mortalité en hausse pour certains cancers et malformations, à tel point qu’elle a été rebaptisée «le Triangle de la mort» en 2004 par la revue scientifique The Lancet qui avait publié ces données. «Il est très clair que nous avons plus de mortalité pour les populations vivant à proximité des décharges et des sites d’enfouissement clandestins», résume le professeur Giuseppe Comella, chef du département de cancérologie à l’Institut national du cancer de Naples. «Les cancers en recrudescence sont ceux exclusivement liés à des facteurs environnementaux. Il y a par exemple jusqu’à trois fois plus de cancers du foie, organe qui a un surplus de travail en cas de pollution environnementale», explique Antonio Marfella, cancérologue-toxicologue. Les malformations congénitales sont dues «aux métaux lourds qui viennent s’accumuler dans le système nerveux, sans oublier que ces bébés boivent ensuite au sein de leur mère un lait à la dioxine», un polluant qui se fixe dans les graisses dont celles du lait, souligne le professeur Comella. Plusieurs parcelles de la commune d’Acerra contiennent des taux de plomb, de dioxine ou encore de dérivés d’hydrocarbures largement supérieurs aux normes tolérées, selon les analyses publiées en mars par l’Agence régionale pour la protection de l’environnement en Campanie, à l’occasion d’une étude de terrain pour l’installation d’un incinérateur. «Les moutons, sentinelles écologiques par excellence, ont commencé à mourir en 1986. Depuis, on les abat en silence sans se poser de questions. On enferme les bufflonnes (dont le lait sert à fabriquer la mozzarella) pour qu’elles ne mangent que des aliments hyper contrôlés. Mais rien n’est fait pour les cultures», s’alarme Antonio Marfella. «La mozzarella n’est que la partie émergeante de l’iceberg, cette tragédie touche tout et tout le monde. La mozzarella est le dernier des problèmes, moi je pense plutôt aux nappes phréatiques, à l’herbe, etc.», résume-t-il. «Malgré de multiples sollicitations des autorités sanitaires et judiciaires, il n’y a aucune considération pour notre cas», dénonce Gennaro Esposito, neurologue-psychiatre à Saviano, dans le «Triangle de la mort».
Avant d’ajouter : «nous ne sommes pas des mozzarellas, nous ne sommes pas du lait de bufflonnes, donc nous ne comptons pas pour l’industrie et c’est pour cela que notre cas est ignoré». Près d’Acerra, sur le bord de la route, un fauteuil se dresse sur un tas d’ordures: un code établi par les gestionnaires mafieux de cette décharge improvisée pour signifier que l’on peut encore «déverser» des déchets. Un fauteuil couché aurait au contraire signifié que le «site» est plein.

• Katia Dolmadjian (AFP)

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